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Le président américain Donald Trump en septembre 2019.

Dostoïevski et le moralisme de gauche : le progressisme est-il devenu trumpien ?

4 min
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L'arrogance de Trump ne serait-elle pas au fond l'image en décalqué des donneurs de leçon de la gauche morale ?

Le président américain Donald Trump en septembre 2019.
Le président américain Donald Trump en septembre 2019. Crédits : SAUL LOEB - AFP

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Je sortais du studio des Matins, nous venions de recevoir Bret Easton Ellis, l’un des réinventeur du concept de diable, au tournant des années 90, avec l’invention d’un personnage de courtier psychopathe, Patrick Bateman, dans American Psycho.

Étonnamment Ellis est plutôt connu aujourd’hui pour son iconoclasme, alors que c’est un des plus fins sémiologues d’aujourd’hui, un interprète raffiné de la pop culture — ses pages sur Whitney Houston ou sur American Gigolo sont largement inoubliables. 

Cela n’est probablement rien, mais je lisais en marchant les traces que le passage d’Ellis aux Matins de France Culture avait laissées sur Twitter.

Il m’est apparu que des gens étaient très en colère qu’on ait reçu “ce vieux réac” — ils témoignent en fait presque autant d’irritation que les auditeurs d’Inter, qui s’étaient levés ce matin-là avec Alain Finkielkraut.

C’était quand même étonnant : Bret Easton Ellis, jusqu’à preuve du contraire, c’était le prototype de l’auteur radicalement moderne. De ceux qui théoriquement devaient faire plutôt peur à Alain Finkielkraut. Patrick Bateman, c’était le type même du barbare que celui-ci prophétise depuis 40 ans : voilà où ça mène de ne pas lire Hannah Arendt. D’abord à la techno-finance, puis au crime, inévitablement.

Et même à la limite, si j’avais été marxiste, j’aurais considéré cet affreux millionnaire d’Ellis comme nécessaire, jusqu’à un certain point, au bon exposé de ma doctrine : qu’un courtier de Wall-Street commette des crimes, c’était exactement ce qu’il fallait démontrer. La critique soviétique avait après tout pu reconnaître en Lolita un grand pamphlet contre l'Amérique.   

Mais soudain ce n’était même plus ces crimes et son jeu trouble avec le mal qu’on reprochait à Ellis, mais d’anodines méchancetés sur Kathryn Bigelow ou Moonlight. On lui reprochait son absence d’agenda politique ou sa désinvolture virile. 

Inévitablement, j’en suis arrivé à la conclusion classique que la gauche avait bien un problème avec le mal, et je me suis mis à faire le procès mental de ces intellectuels électroniques qui réduisent bizarrement les questions politiques à un catéchisme standard, qui diluent le poison de la métaphysique dans les eaux tièdes des convenances et des bonnes manières, et qui exigent des artistes tempérance, empathie et exemplarité morale.

C’est un dilemme que j’ai avec le progressisme : optimiste, je pense que c’est la forme même du temps, que le temps qui passe adoucit inexorablement nos moeurs ; d’un autre côté je me dis qu’il peut-être contre-productif de l’utiliser comme une grille morale pour juger de la valeur des êtres.

L’élection de Trump doit en cela rester le memento mori des progressistes. “Le libéralisme, écrit Ellis, s’intéressait autrefois à des libertés sur lesquelles je m’étais aligné, mais pendant la campagne de 2016, il s’est figé en un mouvement tordu, autoritaire, de supériorité morale.”

Le progressisme est devenu trumpien. 

L’arrogance de Donald Trump est le décalque exact, sinon la créature terminale de la gauche morale. Ce n’est pas un constat sympathique. 

Mais cela peut aider à comprendre la forme qu’a prise le champ idéologique, depuis quelques années. Il s’est laissé dépasser par le retour mystérieux de la pensée magique, venue d’on ne sait où, peut-être seulement des algorithmes qui configurent aujourd’hui le débat d’idée.

Il n’y a plus de débat possible, seulement des sorts, et des contre-sorts, à l’infini — le diable mécanisé de la controverse. 

J’en étais arrivé, rue de Provence, à ce constat mélancolique quand j’ai brutalement sursauté au moment où un passant m’a demandé si la Gare Saint-Lazare était encore loin. 

Il avait l’accent russe et la chose a été comme une épiphanie dostoïevskienne : ce que nous avions perdu, ces dernières années, passées sur les réseaux avec désinvolture, ce n’était pas seulement le sens de l’altérité et le goût du réel. C’était plus profondément que cela quelque chose que Dostoïevski, le témoin le plus éclairé et le plus désagréable, qu’il y ait jamais eu sur les fausses promesses du progressisme, avait su discerner, in extremis : l’idée que la société triomphante pouvait céder à tout moment, devant n’importe quel visage, l’idée que le bien et le mal n’étaient pas des questions systémiques, mais religieuses et morales, l’idée que s’il n’y avait partout et à perte de vue que des créatures humaines, ce serait par là, seulement, hélas, que nous serions sauvés. 

L'orgueil, qui m’avait retenu de faire une heure plus tôt un selfie avec Bret Easton Ellis, m’avait soudain projeté dans les Carnets du sous-sol. Ou mieux, dans les Souvenirs de la maison des morts, pour y être ressuscité, comme Lazare, après une trop longue errance parmi les ombres de Twitter. 

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