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Fûts radioactifs

J’ai toujours aimé les centrales nucléaires

3 min
À retrouver dans l'émission

La France comme lotissement EDF.

Fûts radioactifs
Fûts radioactifs Crédits : lappes - Getty

J’ai grandi dans une colonie EDF. 

Je me souviens du petit coin bibliothèque au fond de ma classe de CM2. Je lisais les aventures d’un androïde adolescent qui avait  buggé à son premier rendez-vous amoureux quand la boucle d’oreille de sa petite amie était venue appuyer sur l’interrupteur caché dans son oreille. 

L’histoire était sinon un peu nulle et je m’étais facilement laissé séduire par la non-fiction. EDF avait heureusement doté notre bibliothèque d’un grand nombre de fascinants fascicules. Bientôt la technologie du barrage masse, génialement mise en œuvre à Serre-Ponçon, comme celle du barrage voûte, n’auraient plus de secrets pour moi. J’aurais même du mal à imaginer qu’il existe encore des rivière dont les cours supérieurs n’auraient pas été captés de la sorte — les barrages avaient quelque chose d’aussi naturel que les montagnes, et la forme complexe, irrationnelle, des lacs de retenue plaidait plutôt pour cette hypothèse. Je serais ainsi très satisfait de lire cette phrase patriotique et définitive : le potentiel hydroélectrique de la France est exploité à 100%. Satisfait, mais un peu inquiet, aussi — les brochures d’EDF étaient particulièrement bien feuilletonnées : qu’allions-nous devenir, oui, maintenant que les cours d’eau de la France mouillée étaient tous asservis ? 

Heureusement les ingénieurs EDF avaient déjà réfléchi au problème et la brochure consacrée à l’usine marémotrice de la Rance était particulièrement exaltante : 13 mètres de marnage, le record européen, la vitesse d’un cheval au galop, des coursives si longues qu’on les parcourait à vélo, des turbines si ingénieuses qu’elles pouvaient fonctionner dans les deux sens, aux marées hautes et basses. 

Mais le véritable coup de théâtre était encore à venir, dans la brochure vers laquelle elles convergeaient toutes, une brochure consacrée au surgénérateur Superphénix. 

La France était sauvée et ne tomberait plus jamais en panne d’électricité comme mon androïde adolescent. 

J’avais toujours aimé les centrales nucléaires — aussi loin en tout qu’il y avait eu des bibliothèques sponsorisées par EDF dans les classes que j’avais fréquentées — mais j’étais là devant le chef-d’oeuvre absolu du genre, un cylindre de béton brut grand comme au moins trois réacteurs normaux et soutenus par quatre arc-boutants jaune vif. 

Jaune et gris, c’est encore ma combinaison de couleur préférée. 

Jaune et gris : cela signifie dans les usines que la zone est interdite d’accès.

Mais j’aime tellement le jaune et gris que cela ne me gênerait pas que des régions entière de la France soient recoloriées ainsi, comme cela ne m’avait pas spécialement heurté que le circuit de refroidissement primaire fasse intervenir du sodium, le secondaire de l’eau, et que les deux substances explosent au contact l’une de l’autre. 

Je trouve de toute façon peu de drapeaux plus laids que celui de la France, ce rouge, ce bleu, ce blanc ne vont avec rien, ne correspondent à aucun paysage et ce gris et ce jaune m’iraient tout à fait comme drapeau de substitution — celui d’une France contaminée, peut-être, par son électricien, mais que sont Fukushima, Tchernobyl et Three Miles Island par rapport à la catastrophe climatique à venir, que sont ces piscines rendues phosphorescentes par l’effets Tcherenkov, ces fûts lentement roulée comme des vieux vins par les vagues argileuse des sous-sols de Bure, ces crépitements de cigale des compteurs geiger par rapport à la submersion inévitables des villes littorales, à la sortie des cyclones de leurs rails tropicaux, à la combustion instantanée de toutes les forêts du monde ?

Le travail a été bien fait : je suis mentalement incapable d’envisager rationnellement l’idée d’une sortie du nucléaire. 

Sortir du nucléaire : ce serait comme si on me privait des mes meilleures années, qu’on m’interdisait l’accès à la petite bibliothèque qui m’avait autrefois enseigné que tout irait bien, pour toujours, dans ce pays devenu une colonie d’EDF. 

On trouve, dans un rayon d’une dizaine de kilomètre autour des centrales nucléaires, des dizaines de petits lotissements paisibles. C’est ici qu’EDF loge ses employés à des prix raisonnables.

Il n’y aurait pas à aggrandir beaucoup le rayon de ces cercles pour transformer la totalité de la France en lotissement EDF.

Il faudrait alors, par un effet un peu artificiel, comme dans le célèbre plan-séquence du film Contact de Zemeckis, zoomer sur les armoires à pharmacie des pavillons pour percevoir une légère inquiétude dans les pastilles d’iode qui y sont stockées, des pastilles blanches comme les yeux crevés des prophètes aveugles qui nous regarderaient depuis l’autre côté de la catastrophe.

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