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Edouard Louis

Edouard Louis est possédé par son destin

3 min
À retrouver dans l'émission

Je suis le moins confraternel des écrivains de France mais je ne ressens étonnement aucune hostilité envers Edouard Louis.

Edouard Louis
Edouard Louis Crédits : JOEL SAGET / AFP - AFP

Je suis un écrivain jaloux, envieux, abominable. 

J’en veux encore à Adrien Bosc qui m’a volé deux fois 6000 euros — une Logan et un cadre carbone — la première fois au Touquet, la seconde fois en Nouvelle-Aquitaine, en obtenant sur le fil un prix littéraire qui m’était normalement dû. 

Je hais du fond du cœur tous ceux qui m’ont dit de lire Philippe Vasset, Jean Rollin ou Sylvain Tesson car ils étaient comme moi des « écrivains géographes ». 

Je ne pardonne toujours pas à Tristan Garcia d’avoir connu le succès avec son premier roman alors qu’il était plus jeune que moi d’une année et que j’étais encore libraire. 

Si je tolère, parfois, Eric Reinhardt, c’est parce que nous avons grandi au même endroit et que je sais qu’il était aux Myrtille, la moins jolies des deux écoles du lieu, derrière la ligne à haute tension, alors que la mienne dominait tout le village pavillonnaire depuis sa butte témoin au sol rempli de pointes de flèches préhistoriques ; et si j’aime bien Leïla Slimani, c’est qu’avant qu’elle ait le prix Goncourt, je l’ai battue au prix de Flore. 

J’étais le dernier à parler quand Denisot nous a demandé il y a quelques mois pourquoi nous étions devenus écrivains et j’ai dit que c’était exclusivement pour la gloire, ce qui était la manière la plus polie que j’avais trouvée pour dire la vérité : que c’était pour être le seul de nous tous, assis à cette table de verre d’un studio d’Aubervilliers, dont on se souviendrait encore dans un siècle — animateur et Amélie Nothomb compris. Et je tiens à préciser, à l’attention de la production, que si j’ai bien vu, sur un moniteur, que vous procédiez aux essais lumières avec des poupées gonflables qui portaient nos nom sur des post-it collés au front, je ne vous en veux pas : je partage largement votre diagnostic sur le problème de la boursouflure de l’ego dans le milieu littéraire. 

Je suis d’une jalousie si abominable que si j’avais été hussard, le plus beau jour de ma vie aurait été celui de la mort de Nimier, que si j’avais été Sartre je serais allé fleurir chaque année les escaliers du château de Cocove, où décéda Nizan, et le platane de Villeblevin, où s’encastra Camus. 

Je suis né, d’ailleurs, 5 jours après la mort de Sartre — c’est le tour aimable que le destin nous a joué pour nous rendre supportables l’un à l’autre. 

Je suis ainsi le moins confraternel des écrivains de France mais je ne ressens, pourtant, aucune hostilité envers Edouard Louis. 

Je m’en suis rendu compte en tombant sur un article du New-Yorker — le New-Yorker ignore évidemment mon existence — qui faisait d’Edouard Louis une clé pour l’analyse du mouvement des gilets jaunes. 

Je ne vais pas jouer la solidarité de classe, la faillite de la petite PME paternelle m’ayant symboliquement plus rapproché de Dickens que du prolétariat, ni relater à l’inverse un effet coup de main, un uppercut à l’estomac de mon confort bourgeois  — je n’ai de toute façon jamais lu Edouard Louis. 

Mais je crois que, comme à peu près tout le monde, je suis fasciné par ce qu’il représente — un écrivain venu du monde des gilets jaunes — comme par ce qu’il refuse de représenter : ni le porte-parole de sa classe d’origine, ni le singe savant de sa classe d’adoption. 

Je sais de quoi je parle : mon premier roman m’a conduit tout à droit à Davos, et j’ai laissé paraître, dans un hebdomadaire culturel, les propos les plus délicats et les plus complaisants à l’égard de l’ancien PDG de Total, et du secteur pétrolier en général. 

De quoi Edouard Louis est-il le nom, sinon de notre mauvaise conscience ? 

Mais si je  ne suis pas jaloux d’Edouard Louis, c’est grâce à ce sentiment ténu que tout ce qui lui arrive arrive à Edouard Louis, et lui arrive en propre — et que si cela peut me fasciner, au fond cela ne me regarde pas. 

Il est possédé par son destin. 

Il s’est construit, on a construit un peuple à travers lui. 

C’est comme si des forces inconnues, sociologiques, peut-être, mais pourquoi pas sacrées aussi — lui dirait sans doute économiques — avaient pincé un bout du territoire français pour le faire apparaître. 

On ne sait plus vraiment qui agit, qui est agi, qui exprime, et qui est exprimé. La France si vraie d’Edouard Louis est sa meilleure fiction. Et Edouard Louis le meilleur roman que celle-ci écrira peut-être jamais. 

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