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Eric Rohmer

Il existe plusieurs Eric Rohmer

4 min
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Le grand genre de Rohmer, c’est le thriller politique.

Eric Rohmer
Eric Rohmer Crédits : ullstein bild - Getty

Les films d’Eric Rohmer étaient autrefois vus comme des versions neurasthéniques de ceux de Woody Allen : même intérêt pour le marivaudage, pour la conversation, pour les jeux cérébraux  de la séduction — mais sans la folie new-yorkaise, à un rythme beaucoup moins soutenu et avec un horizon beaucoup plus chaste. Une main sur le genou et l’amour était consommé, tandis que le mal absolu dépassait rarement l’adultère. 

La ville où les hommes inventaient sans cesse et avec raffinement de nouvelles façon de souffrir d’amour n’était pas vue depuis le Queensboro bridge, mais depuis la gare de Cergy, quand Manhattan lui-même, était ramené, dans L'amour l'après-midi,  aux dimensions du quartier Saint-Lazare. 

L’opposition entre les côte est et Ouest, si structurante dans le récit de Annie Hall, était elle nonchalamment enjambée par l’héroïne hésitante du Rayon vert, qui sautait de l’été à l’hiver, au bord de la mer de Glace à Chamonix, avant de filer à Biarritz, le Malibu français. 

Le rayon vert, pour moi, cela avait  été le film de trop : voir Marie Rivière fondre en larme parce qu’on lui reproposait de la salade, franchement, même dans une parodie des Inconnus, j’aurais trouvé ça exagéré. 

Mais il existe heureusement plusieurs Rohmer. 

J’ai longtemps cru que mon préféré, c’était le héros de la Nouvelle Vague, celui du noir et blanc de Ma nuit chez Maud. J’adorais cette réplique de Trintignant, à la simplicité presque diabolique : “Je suis catholique. Mes parents l’étaient, je le suis resté.” 

J’ai aimé, ensuite, Le documentariste. Les métamorphoses du paysages sont l’une des plus belles choses qu’on ait jamais tourné ; ces silos dans la Beauce, c’est peut-être ce que je préfère au monde.

J’ai enfin vu en salle, à leur sortie et du vivant de Rohmer, ses trois derniers films, L’anglaise et le duc, Triple Agent et Les amours d’Astrée et de Céladon

Le duc du premier, c’est Philippe d’Orléans, Philippe Egalité, le cousin régicide de Louis XVI. Il existe des théories fascinantes qui font de la Révolution Française un complot de celui-ci, qui aurait très mal tourné. Il n’y a peut-être pas de meilleur personnage pour entrer dans la Révolution Française — dans l’imaginaire même de la révolution comme rare moment historique où la théorie du complot est une explication recevable. Le héros de Triple Agent n’a pas l’envergure de Philippe d’Orléans, mais le cadre du film, la bataille, dans les  années 30, entre services secrets russes et allemands, est peut-être encore plus romanesque. Les amours d’Astrée et de Céladon s'intéresse enfin, au mythe primitif de notre histoire politique : celui de la naissance, sur les ruines de la Gaule romaine, de ce qui deviendra la France.

Techniquement, ces trois films sont des thrillers. Des thrillers politiques. Les meilleurs thrillers politiques qu’on ait jamais tournés en France.

Le grand genre de Rohmer, c’est le thriller politique. 

Ce qui est fou, devant une telle évidence, une telle facilité à mettre cela en scène, c’est qu’il ait attendu d’avoir 80 ans pour s’y mettre enfin.

L’explication est sans doute à chercher dans la filmographie antérieure de Rohmer, dans L’arbre, le maire et la médiathèque, qu’il a tourné en 1993 et qui est peut-être son chef-d’oeuvre. 

La comédie écologique peut cependant en dissimuler les véritables enjeux. 

Il se déroule dans un village de Vendée qui vote à gauche — c’est déjà tout un programme.

Les Charentes ne sont pas loin et c’est peut-être le plus grand film sur les années Mitterrand, voire sur Mitterrand lui-même.

Au début du film, François-Marie Banier discute avec le ténébreux Parvulesco, un intellectuel dont la fonction historique sera peut-être d’avoir fait la jonction, toute mitterrandienne, entre la Nouvelle-Vague et l’extrême droite.

La scène se passe chez Lipp, après quelques plans sur des affiches électorale, et c’est peut-être ce que Rohmer a filmé de plus énigmatique : 

“L’extraordinaire importance de l’action souterraine, explique Parvulesco, et en même temps visible que vous menez à travers votre journal, il faut savoir l’interpréter selon le sens qui n’est peut-être même pas celui de votre action. 

- La France est à droite, lui répond Banier.

- Heureusement, sinon ou serions nous. Le président est à droite, à l'extrême droite, même, selon ma dialectique.”

Cette dialectique est un peu fumeuse mais le secret des thrillers politiques tardifs de Rohmer me semble bien lié, d’une façon ou d’une autre, au parcours politique de Mitterrand, entre droite et gauche. Et si l’un a organisé les cérémonies triomphales du bicentenaire l’autre lui a répondu en filmant toute l’horreur d’une décapitation sauvage, celle de la princesse de Lamballe, dans L’anglaise et le duc

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