LE DIRECT
Éric Zemmour à la "Convention de la Droite" en septembre 2019.

Éric Zemmour, un folklore français

3 min
À retrouver dans l'émission

Là-bas, tout au fond de la salle des intellectuels, dans l’octogone de CNews, Éric Zemmour va prendre ses collègues les uns après les autres, va rendre coups sur coups et triompher de tous.

Éric Zemmour à la "Convention de la Droite" en septembre 2019.
Éric Zemmour à la "Convention de la Droite" en septembre 2019. Crédits : SAMEER AL-DOUMY - AFP

Il serait faux de dire que le spectacle ne nous réjouit pas — le combattant est habile et certains de ses coups, quand ils anéantissent un intellectuel ennemi ou carbonisent un faux représentant de la pensée, on aurait parfois aimé les donner : il y a un usage cathartique d’Éric Zemmour, chien de garde un peu incontrôlable et trop souvent retourné contre son maître, soldat perdu d’une guerre de contre-insurrection lancée autrefois, à l’âge d’or du politiquement correct, dans les années 90, déjà, à l’assaut du terrorisme intellectuel.

Longtemps Éric Zemmour aura été l’intellectuel le plus divertissant de France, et cela n’est pas n’importe quoi, au pays de Voltaire. On lui pardonnait ainsi ses excès comme autant d’hyperboles, et comme on se souvenait que ce défenseur occasionnel du bon bilan humanitaire de Vichy était juif, il était le nom vivant d’un plaisant oxymore — une sorte de bouffon médiatique, au sens originel du terme, un acrobate, une figure antipodique, l’habitant d’un monde renversé : cet étonnant défenseur de la colonisation, du patriarcat et des sociétés traditionnelles faisait ainsi figure, à sa manière, de dernier représentant d’un peuple disparu, celui des mâles blancs, à l’oppression duquel il devait d’être invité partout, au point de se demander, si l’on suivait son propre raisonnement, s’il ne devait pas sa présence moins à son talent propre qu’à la discrimination positive. 

Tout était divertissant chez Zemmour, jusqu’à la position qu’il occupait ainsi, presque à son corps défendant, dans le champ intellectuel : il était l’indéfendable, et il se défendait très bien. Ce penseur de la France une et indivisible était devenu, à lui seul, une minorité — la seule que celui-ci tolérait encore. 

Ses interventions relevaient bien sûr du kitch intellectuel : personne ne lui avait demandé de se mettre dans des états pareils, de se mettre ainsi en scène, en flagrant délit de mauvaise foi intellectuelle ou renvoyé dans les cordes du droit pour un piètre syllogisme sur les contrôles au faciès, mais puisqu’il était là, on le regardait débattre pour échapper aux invraisemblables postures dans lesquelles l’avaient précipité, selon qu’on se sente ou non en empathie avec lui, son goût insatiable de la provocation, ou son agenda politique secret.

Il ressemblait dorénavant, sur l’étagère un peu encombrée des chaînes d’info en continu, à une idole farouche et incompréhensible. 

Je crois pour ma part qu’il tentait d’échapper à son démon, un démon qui visiblement le harcelait de plus en plus et le poussait à se déplacer sans cesse sur la droite, comme pour lui échapper en vain — un démon qui s’appellerait la France.

Car rien ne serait spécialement grave, sinon pour lui-même, si l’époque n’avait pas reconnu en lui une sorte de prophète.

On a pu récemment le comparer à Drumont : un autre journaliste qui s’était soudain pris pour principal sujet d’actualité, jusqu’à attendre des faits divers qu’ils corroborent exclusivement ses obsessions antisémites, à la grande satisfaction de ses lecteurs — Drumont comme éléments du folklore intellectuel de la Belle Époque, comme gargouille du vieux Paris.

Le folklore : c’est le lieu naturel de l’extrême-droite, c’est là où son étrange sens tactique la ramène toujours, après chacune de ses confondantes défaites.

L’extrême-droite française s’est ainsi réinventée après-guerre comme éditrice de musique militaire nazie : cela ne finira jamais autrement, l'extrême-droite est un disque rayé — de ceux pourtant qu’on collectionne quand on aime se faire peur.

Mais personne n’a jamais sérieusement considéré que l'extrême-droite relevait d’une position politique sensée — c’est un coup aussi injouable que le roque en cas d’échec.

On a cependant pu voter pour elle à chaque fois que le désir de pittoresque des électeurs fatigués rencontrait, dans l'irrationalité de ses leaders, un vague désir de catastrophe — la catastrophe comme dernière preuve d'authenticité des époques troubles.

Le bouffon, soudain, n’a pas l’air plus ridicule que son temps, et plutôt que de changer l’époque, on peut paresseusement choisir, pour se venger d’elle, de lui donner le leader qui lui ressemble le plus.

En cela si Zemmour achève sous nos yeux sa mutation en figure politique, ce n’est pas à sa légendaire méchanceté qu’on le doit, mais à la méchanceté de l’époque — une époque qui ne s’aime pas, pour reprendre le titre du fin portrait que Zemmour avait autrefois dressé du président Chirac, et qui pourrait se prosterner cette fois pour une idole autrement plus affreuse : pour le seul candidat qui n’a à lui promettre que la guerre-civile et la honte.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......