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J. R. R. Tolkien en 1955

Le genre fantaisie dans la littérature française

3 min
À retrouver dans l'émission

À la recherche du Seigneur des anneaux français.

J. R. R. Tolkien en 1955
J. R. R. Tolkien en 1955 Crédits : Haywood Magee - Getty

Du Voltaire des Lettres philosophiques au Stendhal de Shakespeare à Racine, de Balzac lecteur de Walter Scott à l’Histoire de la littérature anglaise de Taine, des projets de voyage à Londres de Des Esseintes au snobisme d’Odette, l’anglomanie a été l’une des principales constantes de littérature française.

On n’est pas complètement un écrivain français si on n’a pas lu Dickens, Stevenson et Emily Bronte. 

Il n’y avait pas de jalousie particulière entre écrivains français et écrivains anglais, mais une sorte d’émulation bienveillante et multi-séculaire. Claudel traduisait Chesterton pour la NRF, Gide traduisait Typhon de Conrad, Larbaud coordonnait la traduction d’Ulysse.

Mais l’hégémonie contemporaine des grands récits anglo-saxons d’imagination a cassé quelque chose : l’anglomanie, depuis qu’elle est devenue une maladie populaire, avec les romans de Roald Dahl et le triomphe d’Harry Potter, met les écrivains français mal à l’aise : la saine émulation, le côté fair play de la chose — sur des thèmes identiques Le conte des deux cités est mieux tenu que Quatre vingt-treize mais La recherche du temps perdu, comme récit de formation d’un écrivain, dépasse David Copperfield en ampleur — tout cela a pris la forme d’une compétition, compétition que les écrivains français n’ont plus jamais remportée. 

Mauvais perdants, on se réjouit aigrement que Les rois maudits de Maurice Druon aient été l’une des sources de Game of Thrones.

Et comme on a longtemps cru que les aventures du Club des cinq se déroulaient en Bretagne armoricaine, et non en Cornouaille, on a finalement décidé de situer la forêt de Brocéliande au sud de Rennes dans la forêt de Paimpont — décision qui a eu le mérite de transformer les officiers formés à l’école militaire de Saint-Cyr Coëtquidan en successeur direct des chevaliers de la table ronde.

"Avec Le seigneur des anneaux, de Tolkien, la vertu romanesque ressurgit intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu"

Dans un entretien de 1986, Julien Gracq évoque, avec un certain sens de l’euphémisme, ces livres que la librairie a fait entrer dans la littérature. Et très vite, il en vient à Tolkien : “La dernière très forte impression de lecture que j’ai ressentie m’a été causé, il y a sept ou huit ans, par Le seigneur des anneaux, de Tolkien, ou la vertu romanesque ressurgit intacte et neuve dans un domaine complètement inattendu.”

La domination culturelle des anglo-saxons sur les terres de l’imaginaire repose probablement sur ce livre, paru entre 1954 et 1955, et traduit en Français une bonne quinzaine d’années plus tard.

Jusque-là, Vernes et Wells s’équilibraient à peu près, tout comme Conan Doyle et Maurice Leblanc, Simenon et Agatha Christie, la Comtesse de Ségur et Enid Blyton. 

Le Seigneur des anneaux, leadership de la littérature imaginaire

Quelque chose se casse ici : il semble incontestable qu’à partir du Seigneur des anneaux, les anglo-saxons prennent le leadership de cette littérature qu’on appellera bientôt de l’imaginaire. Ni Barjavel, ni Pierre Boulle ne paraissent tout à fait au niveau, Le petit Prince est un peu maigre, Fantômas se ridiculise au cinéma. 

Mais l'événement Seigneurs des anneaux est surtout littéraire : l’un des plus amples projets romanesque du XX e siècle, après l’aventure des avant-gardes, des livres-mondes et des palimpsestes homériques, se rattachera ainsi au champ du livre pour enfant, du monde de contes de fées, celui de la fantasy et de l’imaginaire pur.

Le livre de Tolkien s’imposera très vite comme un classique absolu, un classique non pas de l’histoire littéraire, mais de l’histoire de l’humanité tout court : il est lu, depuis plus d’un demi-siècle, avec une ferveur biblique.

Le Seigneur des anneaux est un événement aussi considérable que la formalisation, au XIIe siècle, du roman de chevalerie par Chrétien de Troyes.

Julien Gracq avait justement repris ce vieux fond arthurien, en 1948, dans l’unique pièce qu’il a écrite, Le roi pêcheur. Une pièce qui parvint pour moi, contre toute attente, à en raviver l’actualité, le classicisme implacable : l’histoire de Perceval vaut largement celle de Phèdre.

La publication posthume, en 2014, d’un roman inédit de Gracq, Les terres du couchant, texte incroyablement abouti pour une oeuvre inédite, et qui rappelle étrangement la constitution de la communauté de l’anneau dans le premier tome du livre de Tolkien, laisse songeur sur ce qu’aurait pu être l’histoire des littératures de l’imaginaire, si Gracq avait donné à son livre, abandonné un an avant la parution du Seigneur des Anneaux, l’ampleur de celui-ci, et s’il avait accompagné ses personnages jusqu’à sa vision personnelle du Mordor.

À moins que celle-ci soit à rechercher dans le dernier roman de Gracq, dans les Ardennes mécanisées de son dernier roman, Un balcon en forêt

Peut-être ne peut-on plus tout simplement écrire de chef-d’œuvre de la littérature universelle quand on a perdu la drôle de guerre.

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