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 2015 Victoria's Secret Fashion Show

Fashion TV

4 min
À retrouver dans l'émission

La mode contemporaine accélère peut-être, par simple pression sélective, cette fabrication raisonnée d’un corps monstrueux.

 2015 Victoria's Secret Fashion Show
2015 Victoria's Secret Fashion Show Crédits : CNBC - Getty

Quand les cigarettes ont été interdites dans les cafés, en 2008, la petite stupeur de découvrir les plafonds si sales et l’atmosphère si vide a conduit les cafetiers à s’équiper massivement d’écrans-plats. 

La plupart ont aussitôt affiché les suites de chiffres aléatoires des tirages du loto ou des courses hippiques, quelques uns ont ouvert leurs comptoirs aux plateaux bleuâtres des chaînes d’information en continue — la couleur tuméfiée du pays après chaque événement grave. 

Plus étrangement, certains cafés ont tenté de raccrocher des nuages artificiels à leurs murs, des nuages peuplés de créatures légères aux os aussi creux que ceux des oiseaux et aux démarches échassières.

Cela me rappelait un peu ce qu’il y avait la nuit à la télévision, quand j’étais adolescent, après l'interruption des programmes : d’inénarrables émissions consacrées à la chasse et à la pêche, au gibier d’eau, aux cervidés ou aux anguilles frémissantes.

La chaîne s’appelle Fashion TV et c’était sensiblement la même chose, avec une nuance de vulgarité et de sexisme supplémentaire, propre à ces années d’abstinence tabagique soudaine marquées par le porno chic et les apparitions des monstrueux anges en string des défilés de lingerie Victoria’s Secret.

Ce n’est pas désagréable à regarder, peut-être un peu ennuyeux. C’était un long strip-tease séquentiel et stroboscopique. On aurait pu être au premier temps du cinéma, devant la décomposition du mouvement d’un cheval par l’appareil de Muybridge ou de Marey, l’équivalent de l'hypothétique et pégasien moment d’envol du cheval au galop étant représenté ici par les flashs de nudité provoqués par la chute d’une bretelle et l’apparition subreptice d’un sein — il existe des dizaines de chaînes YouTube consacrées exclusivement au décompte et à la capture de cet événement convoité.

Fashion TV c’est l’apothéose de la télévision de flux. Il n’y a depuis 20 ans qu’une seule émission à l’antenne, un interminable défilé printemps/été/automne/hiver. Les top-models marchent depuis près de 200 000 heures, elles ont dû parcourir l’équivalent de dix tours du monde sur des podiums fin comme l’équateur terrestre.

Ou plutôt elles rejouent sans fin la célèbre scène d'abduction extraterrestre de Rencontre du troisième type : des élus s’avancent dans la lumière sur la rampe inclinée d’une soucoupe invisible, et l’humanité à travers elle fait gracieusement don aux étoiles de ses plus précieux brins d’ADN.

Ce pourrait être l’explication de la solennité anormale du spectacle. Les visage sont graves, les corps un peu effrayants. Cela tient moins à leur maigreur — simple rapport entre la masse adipeuse et les coefficients de distorsion des optiques— qu’à une certaine étrangeté des corps.

Les clavicules, soigneusement détourées des modèles évoquent ces longues tiges métalliques par lesquelles les figurines du babyfoot tiennent en ligne ; avec leurs bassins plats, dotés de la mélancolique nonchalance du balancier d’une horloge comtoise, avec leurs mâchoires de plus en plus dessinées, avec leurs cuisses fines comme des bras, les mannequins incarnent un point de non retour anatomique.

Ils n’ont pas maigri, il se sont détachés de nous. 

Au temps de ses grandes baigneuses longilignes et difformes, Picasso soutenait une théorie étrange : le corps humain aurait possédé jadis quatre paires de membres, et c’est seulement récemment que ceux du haut  auraient fusionné pour former la mâchoire et que les pattes intermédiaires se seraient atrophiées pour former les ailes du bassins.

La beauté du corps humain, telle que nous la connaissons, serait un état intermédiaire entre ce mille-patte primitif et d’autres métamorphoses à venir. Les cartilages des nez n’ont pas fini leur croissance ; des bras finiront peut-être par s’accrocher à ces grosses pommettes plus rondes que des rotules. 

La mode contemporaine accélère peut-être, par simple pression sélective, cette fabrication raisonnée d’un corps monstrueux. Une idée encore plus inquiétante que celle de l'abduction extraterrestre serait que les mannequins avancent, fragiles et hésitants, au bord d’un précipice invisible, et qu’on assiste à un événement plus effrayant qu’une rencontre du troisième type : les premiers pas, hésitants mais irréversibles d’un processus de spéciation.

On a vu d’ailleurs nos grands rivaux symboliques se métamorphoser en à peine une génération, en passant de la figure fripée d’ET aux Na’vis élancés d’Avatar. Le processus n’a peut-être pas encore contaminé le monde réel, mais nous nous surprenons, après quelques verres, à rêver naïvement d'eugénisme devant les carcasses déhanchées de l’usine à beauté.

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