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Tour d'habitation à Boulogne Billancourt de l'architecte Ferdinand Pouillon

Fernand Pouillon

3 min
À retrouver dans l'émission

Un livre sur la patine chez l’architecte le mieux préparé à la subir dans le pays le mieux préparé à lui donner.

Tour d'habitation à Boulogne Billancourt de l'architecte Ferdinand Pouillon
Tour d'habitation à Boulogne Billancourt de l'architecte Ferdinand Pouillon Crédits : Henri-Alain SEGALEN - Getty

J’ai lu le livre, frustrant et fascinant, que les éditions Macula viennent de consacrer à l’œuvre algérienne de Fernand Pouillon.

Frustrant, car c’est l’œuvre de deux photographes, et non une monographie d’architecture. Frustrant, car le lieu de ma rencontre avec l’œuvre de Pouillon, l’hôtel Gourara de Timimoun, avec sa forme de dentier croquant dans le désert, n’y figure pas. Frustrant, que cette assertion fabuleuse, dans un des textes rassemblés, selon laquelle Fernand Pouillon aurait été l’homme qui aurait le plus construit au XXe siècle, se trouve assez peu argumentée — sinon par ces nombreuses photos de grands ensembles en décrépitude.

Mais fascinant, ce livre l’est, et justement en raison de cette décrépitude : la patine du temps a profondément embelli les constructions de Pouillon.

Cela tient, essentiellement, à un choix constructif, un choix qui fut d’ailleurs aussi celui d’Haussmann et qui fait qu’un siècle et demi après sa construction le Paris du Second Empire tient remarquablement bien. Le choix de la pierre, plutôt que celui du béton, la confiance accordée au temps long de la géologie plutôt qu’aux audaces clinquantes de l’architectonique. 

On connait, on aperçoit d’ici le grand ensemble de Meudon la forêt, construit au début des années 60, et ces grandes barres sont encore aujourd’hui parmi les plus belles de France : leur calcaire n’a pas bougé, il resplendit comme s’il venait de sortir de sa carrière, alors que des bâtiments de 10 ans à peine, partout, s’effondrent sous nos yeux, avec leurs placages de briques qui se décollent, leur crépi qui noirci, leurs balcons qui se fendillent.

Fernand Pouillon a témoigné d’un soin précieux qui rend ses constructions anormalement pérennes.

On connait son goût de la pierre : il est l’auteur d’un roman, les pierres sauvages, sur la construction de l’abbaye romane du Thoronet.

On connait aussi ses ennuis avec la justice, cette affaire de corruption qui devait l’emmener en prison et lui faire perdre sa qualité d’architecte : s’ensuivra un retentissant exil algérien.

C’est cet exil bâtisseur que nous raconte le livre de Daphné Bengoa et Léo Fabrizio.

C’est a priori le type même de l’ouvrage qui m’agace : plus humaniste que brutaliste, avec des gens devant les immeubles.

Je déteste les photographies d’êtres humains : c’est ma limite, dans mes rapports à la photographie.

J’avais ainsi tout à craindre du titre de l’ouvrage : « Fernand Pouillon et l’Algérie. Bâtir à hauteur d’hommes ». Mais j’en suis arrivé très vite à la conclusion que, cette fois, les humains étaient nécessaires à la bonne compréhension de l’image.

C’était un livre sur la patine chez l’architecte le mieux préparé à la subir dans le pays le mieux préparé à lui donner.

Il fallait qu’il y ait ces habitants, ces machines à dérégler ces machines à habiter.

Ces façades étaient confusément prêtes à accueillir des antennes paraboliques et des climatiseurs.

Le chef d’œuvre algérien de Pouillon, la Cité des deux cents colonnes d’Alger, apparaît, au détour d’une double page, comme un équivalent, éblouissant, impérial et à demi-ruiné, du Parthénon d’Athènes.

Des toits terrasses et des murs nus, des pare-soleils et des formes pures : on sait ce que l’architecture moderne doit à l’architecture méditerranéenne et on n’est pas surpris de voir le grand vaisseau fantôme de la Charte d’Athènes s’encastrer ainsi dans sa terre natale et renouer, miraculeusement, avec la grande épopée du classicisme.

Cela n’est pas plus extraordinaire que ces façades haussmanniennes qui font un instant douter, à Oran ou à Alger, du côté de la Méditerranée où on se trouve. 

On parle aujourd'hui de Jean Nouvel pour restaurer la Casbah d’Alger. Je n’oublie pas que c’est devant l’un des chefs d’œuvre de celui-ci, le Palais de Justice de Nantes, dont les belles ardoises angevines commençaient déjà à blanchir et à se détacher, que je me suis mis à douter de l’architecture moderne — c’était l’époque, toujours en cours, où on reconnaissait une construction récente à la désespérante résille qui l’empêchait déjà de tomber en ruine. 

Tout ce dont je me rappelle, de ma visite du musée du quai Branly, c’est derrière une meurtrière, de la feuille de bitume d’un morceau de toit qui se décollait sous des cailloux de rivière, dans une partie anormalement négligée de l’édifice aux tôles mal jointes et colorées.

L’œuvre de Fernand Pouillon échappe à cette malédiction du détail. Même ses cités balnéaires, fermées depuis les Années Noires, ces piscines assoiffées, ces hôtels évidés de leur chambres ont tenu — même entraîné dans la ruine tout cela a gardé quelque chose d’habitable, d’aussi frustre mais d’aussi sécurisant qu’un monastère roman, loin de tous ces problèmes d’étanchéité qui déparent nos miracles d’ingénierie contemporaine.

Chroniques

8H55
3 min

La Chronique de Jean Birnbaum

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