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Le pont Gustave Flaubert à Rouen

Flaubert

3 min
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Etre romancier, en France, c’est accepter d’être en permanence sadisé par Flaubert.

Le pont Gustave Flaubert à Rouen
Le pont Gustave Flaubert à Rouen Crédits : Nicolas Thibaut - Getty

Dans le petit cimetière de Vaiges, entre Laval et Le Mans, j’ai récemment découvert l’existence d’un mausolée dont la taille dépassait anormalement celle des chapelles que les notables aimaient habituellement se faire construire dans les cimetières de France — et qui auront survécu, finalement, comme instruments rudimentaires de communication à distance, aux cabines téléphoniques.

J’ai fait une courte enquête sur le monument auprès des vieilles dames en tuniques à fleurs de l'ehpad voisin — détail intéressant, le code, pour en ressortir, quasiment incraquable, correspondait à l’année en cours.

Le mausolée date lui de 1892. Il avait été bâti par l’ancien maire, une figure de la libre-pensée locale et du combat républicain dans les années 1870. Il avait ainsi épousé la fille de Félicité-Marie Gletron, pionnière départementale de l’éducation laïque et de la scolarisation des jeunes filles. On la retrouve d’ailleurs sur un vitrail du mausolée : « L'enseignement primaire et les amis de Madame Glétron, Reconnaissance, Affection. »

Mais la dynastie progressiste devait s’interrompre tragiquement avec la mort, à seulement 16 ans, du poète Jacques Robert, porteur des espérances d’éternité de cette famille qui ne croyait pas au ciel, mais seulement au génie. Génie idéalement personnifié par ce lycéen lavallois, précoce enlevé trop tôt à ses contemporains. C’est cette injustice que prétend corriger le mausolée du cimetière de Vaiges, qui sert donc tombeau au jeune poète.  

Sa taille exceptionnelle tient au fait que c’est un salon, autant qu’une tombe : on y trouve, sous un médaillon du poète, une immense table en bois autour de laquelle le père du poète aimait recevoir ses amis. La tombe était ainsi presque habitée. 

Une étude épigraphique peut nous renseigner sur l’étrange culte littéraire qui se déroulait ici. Il est ainsi écrit, en grec, que les dieux aiment celui qui meurt jeune. Quels dieux ? Sans doute ceux représentés dans les deux statues allégoriques en marbre, le Souvenir et la Méditation. C’est ici que les éditions posthumes des œuvre de Jacques Robert ont dû être préparées par la famille inconsolable.

Les poésies, d’abord, couronnées en 1900 d’un prix posthume de l’Académie Française :

Là-bas dans les lointains bleuâtres

Qui se marient avec les cieux

Une grotte au reflet verdâtre

Cache la source à tous les yeux. 

Puis deux romans, aux titres adorablement désuets, Armande et Régine, une chanson, Félicité, du nom de la grand-mère de l’auteur, et un recueil de lettre. 

C’est une question que je me suis posé presque aussitôt que j’ai commencé à écrire, vers des âges identiques à celui du poète oublié — ramené d’entre les morts par une ingénierie familiale immense, mais oublié quand même : et si je mourais maintenant, que resterait-il de moi ? Je me suis longtemps fantasmé en écrivain posthume et Jacques Robert apporte une réponse plutôt mesurée à mes premiers projets d’éternité. 

J’ai lu Radiguet, Alain-Fournier et Jean de La Ville de Mirmont, mais j’ai ignoré l’existence de Jacques Robert jusqu’au mois de février dernier ; ses derniers livres parus datent des années 30, et sont désormais introuvables. 

Le mausolée de Vaiges, à droite, sur la route de Sainte-Suzanne, lui tient lieu d’oeuvre complète — un cénotaphe à sa gloire envolée. Mais c’est à autre écrivain que la chose m’a fait penser. Un écrivain largement considéré comme un dieu dans cette religion laïque qu’est la littérature, et qu’il a largement contribué à fonder.

J’ai pensé à Flaubert, l’auteur qui nous ridiculise tous, qui, d’avance, a jugé tous nos livres ineptes, toutes nos phrases mal coupées, toutes nos vocations anecdotiques. Etre romancier, en France, c’est accepter d’être en permanence sadisé par Flaubert.

Il ne reste rien, dans la banlieue industrielle de Rouen, après le port céréalier, de la maison de Flaubert. Il ne reste rien à l’exception d’un petit pavillon que je ne peux m’empêcher d’identifier au gueuloir où Flaubert, obsédé par les assonances et par les mollesses rythmiques du français, plein de diphtongues sourdes et de nasales ahan-antes, venait tester ses phrases — et d’où il continue à nous insulter, un siècle et demi après sa mort, nous, les desservants d’un culte dont la morale amère de Madame Bovary, a proclamé la vanité profonde : un peuple qui sacralise la littérature ne la mérite pas vraiment. 

A tout prendre, le mausolée du cimetière de Vaiges est moins déprimant que le pavillon du Croisset. 

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