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La mort de Freeman Dyson ou la perte d'un membre éminent du monde de la physique

Freeman Dyson s'éteint et avec lui un pan de la science-fiction

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Le physicien anglo-américain Freeman Dyson vient de mourir et avec lui c'est le XXe siècle dans ce qu’il avait de plus fantastique, de plus terrifiant et de plus fantasmagorique qui disparaît.

La mort de Freeman Dyson ou la perte d'un membre éminent du monde de la physique
La mort de Freeman Dyson ou la perte d'un membre éminent du monde de la physique Crédits : Bryan Bedder - Getty

Je l’avais découvert par un petit livre, un recueil d’articles paru en 2009, et joliment appelé La vie dans l’univers. La vie dans l’univers : c’était le grand tourment de Freeman Dyson — physicien contemporain et acteur du possible holocauste nucléaire, et de l’extinction envisageable de la vie. C’est par lui que j’ai découvert l’auteur de SF génial Olaf Stapledon — si génial que quand il publie Créateur d’étoiles, en 1937, celui-ci, qui vient de la théologie, ne sait pas que la science-fiction existe, et qu’il la réinvente en même temps qu’il écrit ce grand poème cosmique exubérant.  

Freeman Dyson est né en Angleterre, en 1923. C’est là son grand fond mythologique, la source de son imaginaire. 

Quelque chose d’assez mal connu en France, qui commence avec Chesterton, qui va du C. S. Lewis de la Trilogie cosmique à Tolkien, et qu’il faudra appeler le fantastique chrétien — quelque chose d’aussi prodigieux que les contes de fée médiévaux, que les légendes du Graal, que La Divine comédie, mais qui remplacerait les enchantements anciens par ceux, plus neufs mais pas moins énigmatiques, de la science nouvelle. 

Et il y avait bien quelque chose de Tolkien chez Freeman Dyson — et pas seulement dans sa ressemblance de plus en plus en plus marquée, en vieillissant, avec Gollum. Liée sans doute à sa trop longue fréquentation avec l’anneau des modernes, l’énergie nucléaire, dont il fut l’un des plus singuliers architectes et penseur. Un peu trop jeune pour intégrer le projet Manhattan, il a fréquenté toute sa vie les inventeurs de la bombe. C’est lui qui initia Oppenheimer aux diagrammes de Feynman.

Il accepte, un peu plus tard, une mission de contrôle des arsenaux de la Guerre Froide, avec cet argument étrange : il faut que ces missiles soient en état de fonctionner pour éviter qu’on en fabrique d’autres, et qu’on relance par là la course aux armements.

Il compare d’ailleurs les pacifistes de la seconde moitié du XXe siècle aux premiers abolitionnistes : s’il leur aura fallu plusieurs siècles de combat pour triompher enfin, ce sont eux qui ont posé les premières graines de l’abolition future, irréversible, de l’esclavage. Freeman Dyson était un optimiste.

Il avait entre temps trouvé comment recycler tout cet arsenal : il est l’un des principaux contributeurs du projet Orion, qui prévoyait d’utiliser des bombes atomiques pour propulser un vaisseau spatial.

On retrouve là les préoccupations qui font la grandeur de Freeman Dyson : son obsession pour la vie dans l’univers. 

Il a ainsi imaginé plusieurs astucieuses techniques de détection d’éventuelles civilisations extraterrestres avancées. 

Dans un article prodigieux, La variété des expériences humaines, il nous invite d’ailleurs, pour anticiper sur la découverte d’une intelligence extraterrestre évoluée, à prendre mieux en considération le spectre autistique, comme s’il y avait là, dans ces décalages vers le rouge de nos ontologies humaines, une première sorte de voyage, un aperçu de ce que pourrait être le pur esprit d’un univers devenu intégralement pensant.

A moins que cette vie dans l’univers, ils nous faille moins la découvrir que la répandre — comme en transformant Orion en arche interstellaire. Freeman Dyson, dans une autre spéculation géniale, répond au paradoxe de Fermi par une intuition architecturale renversante : si nous n’avons encore découvert aucune civilisation extraterrestre, c’est sans doute parce qu’une civilisation vraiment avancée serait par essence indétectable, car elle aurait construit, autour de son étoile originelle, une sphère parfaitement étanche pour en optimiser le rendement énergétique — il n’y aurait rien à voir de l’extérieur, aucune déperdition, aucune fuite.

On appelle désormais ce genre de structure une sphère de Dyson, et c’est l’un des plus beaux objets de la science-fiction.

Dyson disait qu’il en avait lu l’idée en lisant Stapledon — Stapledon et son idée, aussi chrétienne qu'hérétique, de prêter un jour la vie à l’univers entier. C’est l’une des obsessions du vieux Freeman Dyson qui finit sans doute par considérer que même ses sphères étaient trop petites.

Il calcula ainsi, à la fin du XXe siècle, dans une série d’articles de physique, à quelles conditions un univers, malgré les irréversibles déperditions énergétiques prévues par la seconde loi de la thermodynamique, pourrait durer toujours dans quelques enclaves conçues comme des grosses horloges astronomiques, le temps pourrait durer toujours— et la vie de s’y maintenir, indéfiniment, dans un état de lente hibernation qui est ce qui ressemble le plus, scientifiquement, au beau concept chrétien de la vie éternelle.

par Aurélien Bellanger

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