LE DIRECT
Greta Thunberg à New York en août 2019.

Greta Thunberg au pays de Descartes

3 min
À retrouver dans l'émission

Greta Thunberg est une figure profondément religieuse, comme on n’en avait pas vue depuis des siècles. La peur, dans les yeux de Greta Thunberg, est bien plus ancienne que nous.

Greta Thunberg à New York en août 2019.
Greta Thunberg à New York en août 2019. Crédits : Finnbarr Webster - Getty

Greta Thunberg au pays de Descartes. C’est la mauvaise pièce qui se rejoue depuis plusieurs semaines sur les chaînes d’info en continu, sur Twitter et dans le considérable cerveau de Michel Onfray.

La question n’est pas d’expliquer Greta Thunberg, même au pays de Descartes : elle a toute l’histoire religieuse avec elle, qu’une enfant prenne en charge le destin spirituel du monde, rien de plus banal. Jeanne d’Arc explique Greta Thunberg, Sainte Thérèse de Lisieux explique Greta Thunberg. 

Il faut peut-être, justement, pour bien prendre la mesure de Greta Thunberg revenir à la question de l’iconographie. Aux origines de celles-ci, même, au temps des peintres primitifs.

On a retrouvé justement à Compiègne, un tableau de Cimabue, qui sera mis aux enchères dans quelques jours, et l’article du monde qui résume la position de celui-ci dans l’histoire de l’art ferait un beau portrait de Greta Thunberg  : “Cimabue a rompu avec le formalisme un peu rigide de la peinture byzantine et donné une âme à ses personnages, mettant l’humain au centre, ce qui annonce la Renaissance.” Il suffit de remplacer Cimabue par Greta Thunberg, et peinture byzantine par GIEC et cela fonctionne à merveille.

L’idée que Cimabue annonce la Renaissance, en soi contestable, est moins facilement traduisible — Cimabue n’annonce que lui-même, lui-même et le Christ, si l’on veut vraiment qu’il annonce quelque chose, à moins de remplacer la Renaissance par l’apocalypse, mais nous y reviendrons. 

Ce qui m'intéresse ici, dans la constitution de Greta Thunberg comme figure médiatique, c’est le fond de l’image, l’or byzantin dont elle émerge. Et cet or, aujourd’hui, c’est le monde des mèmes — notre bestiaire électronique, notre dernier album d’images. 

C’est de ce fond grouillant de mèmes, et de nulle part ailleurs, que pouvait émerger aujourd’hui une nouvelle icône. C’est là qu’on trouve, logiquement, les signes annonciateurs de Greta Thunberg. Nous la connaissons presque depuis toujours. Greta Thunberg, c’est Disaster Girl, cette jeune fille qui se retourne face à nous devant l’incendie d’une maison, en présentant un sourire plus ambigu que celui de la Joconde. Greta Thunberg, c’est Side eyeing Chloe, la petite fille blonde à qui ses parents viennent d’annoncer un voyage à Disneyland, et qui peine visiblement à leur faire confiance, et l’or autour d’elle, c’est déjà le feu, le feu qui entoure This is Fine, ce chien avec un chapeau et un mug qui répète que tout va bien dans une pièce plus brûlante que la maison de Jacques Chirac. 

Régulièrement les stars de ces mèmes réapparaissent, pour prétendre à un peu de célébrité, une célébrité de l’ordre de l’iconoclasme : je n’étais pas seulement le connard à la casquette, vient nous expliquer Scumbag Steve, ni seulement le malchanceux Brian, vient nous expliquer un certain Kyle Craven, dont nous n’avons pas grand chose à faire. 

Seule Greta Thunberg est parvenue, sous nos yeux, à cette incarnation un peu miraculeuse : le mème est devenu .gif et le .gif est devenu corps. 

Cela en fait presque de Greta Thunberg une sainte, au sens iconographique du terme, une héroïne de l’histoire de l’art : se joue dorénavant autour d’elle quelque chose, une dynamique, un renouveau iconographique semblable à celui qui se produisait autour de la vierge, quand Fra Angelico appliqua les lois de la perspective à son Annonciation : le dézoom qui part du visage fermé de la jeune Suédoise pour finir sur le grand corps de Trump, qui vient fermer la scène avec la lourdeur d’un rideau est déjà un grand moment de l’histoire des images, et de la légende de Greta Thunberg.

Je crois que c’est pour cela qu’elle irrite autant au pays de Descartes : Greta Thunberg est une figure profondément religieuse — comme on n’en avait pas vue depuis des siècles. 

Qu’elle incarne le Giec, l’apocalypse ou sa génération, ce qui se joue autour d’elle nous ramène, soudain, en pleine Renaissance : un âge non de pas Lumières, mais d’un obscur pari, quand la rationalité, incarnée par la vieille scolastique, céda inexplicablement, et que la science se mit soudain sous la dépendance dangereuse des faits empiriques, sans savoir où ceux-ci allaient la mener, sinon de plus en plus loin du Livre, et jusqu’aux pôles fondus des anciennes certitudes.

La peur, dans les yeux de Greta Thunberg, est bien plus ancienne que nous. Et la question n’est pas qu’elle ait lu ou non les rapports du GIEC, c’est que nous déchiffrons avec elle les dernières pages de ce livre de la nature que nous avions mis à la place du Livre sacré — et que soudain les deux livres se ressemblent.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......