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Jacques Chirac en 1981.

Quand Jacques Chirac est-il devenu un gentil ?

3 min
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J’ai vécu assez longtemps pour me souvenir de l’époque où Chirac était le méchant.

Jacques Chirac en 1981.
Jacques Chirac en 1981. Crédits : PIERRE GUILLAUD - AFP

J’ai vécu assez longtemps pour me souvenir de l’époque où Chirac était le méchant, presque un méchant à la Fantômas, en tout cas de ceux qui roulent en Citroën, fument beaucoup et, insatiables, lancent des appels nationalistes depuis leur chambre d'hôpital, après leur accident de voiture, quand ils ne font pas évacuer des églises par la force ou exploser des charges nucléaires de plusieurs dizaines de kilotonnes sous des lagons du Pacifique. 

Et mieux encore, comme tout bon méchant qui se respecte, perdant tout le temps. 

L’un de mes plus anciens souvenirs politiques, c’était justement sa défaite de 1988 — un moment clé de mon histoire familiale, ma mère est aussi heureuse que le jour où Yannick Noah a gagné Roland Garros, mon père, embarrassé, n’a lui, clairement, pas du voter pour Mitterrand.

La droite et la gauche restent à ce stade des notions confuses, qu’il me faudra pas moins d’une vie pour démêler. L’intuition initiale date de cette journée de 1988, de ce visage qui se forme dans une animation anormalement sophistiquée : les lignes qui composent le futur visage de Mitterrand pivotent dans tous les sens comme des aiguilles à tricoter, et ce qu’elles dessinent me paraît justement aussi compliqué que le patron d’un pull en jacquard dans les pages centrales de Modes & Travaux — c’est à ce genre de détail, je m’en rends compte, que je trahis mes origines provinciales, les pages centrales de Modes & Travaux m’ont sensiblement plus marqué que celles de Playboy. Ma mère, qui tricotait alors, était en tout cas habituée à déchiffrer ce genre d’images, et elle avait été la première à reconnaître Mitterrand dans les lignes animées : elle resterait dès lors la mitterrandienne de la famille. 

Quelque chose d’ovale, d’un peu charentais dans le visage de ma grande sœur la rattachait au clan mitterrandien, quand la date de naissance, un 29 novembre, comme Chirac, de mon autre sœur, la rendait chiraquienne.

Sa marraine, la meilleure amie de ma mère, l’était d’ailleurs explicitement, je crois même qu’elle avait sa carte au RPR : j’ai ainsi su très tôt qu’on pouvait être chiraquien, probablement avant même de savoir qu’on pouvait être communiste. 

Communiste, cela n’existait pas, en Mayenne, cela faisait Sarthois — la Sarthe, l’autre moitié de l’ancien Maine, s’était en effet lancée dans l’aventure industrielle, allant jusqu’à accueillir Wilbur Wright sur le champ de courses des Hunaudières, là même où Le Mans scellera bientôt son alliance avec le sport automobile. La Mayenne est plutôt restée une terre de cheval, et de mission chrétienne. Mon père et ses sœurs allaient à la JAC, les Jeunesses agricoles catholiques. D’ailleurs mon père s’appelle Jacques, et cela commençait à faire assez de Jacques pour savoir dans quel camp ranger mon père. 

Reste le cas, plus problématique, de ma plus jeune sœur, la troisième, née en 1995, l’année de la première élection de Chirac : elle était chiraquienne, sans doute, mais par fatalité historique, comme j’avais été moi de la génération Mitterrand : elle s’en sortirait, elle serait libre avec cela.

Mais est-ce que je m’en étais sorti moi-même ? Est-ce que j’étais Mitterrand, Chirac ou bien aucun des deux ? 

Je n’avais en tout cas pas été aidé par les circonstances historiques. À l’âge où les choses normalement s'éclaircissent, à l’adolescence, au début des années 1990, les choses sont devenues, en France, un peu confuses. Mitterrand est soudain devenu un homme de droite, voire pire que cela, un vichyste, quand Chirac, se faisait enfin élire sur la promesse vague de réduire la fracture sociale qui déchirait la France. 

Difficile de dire à quel moment Mitterrand était devenu méchant : ceux qui se souvenaient de la francisque, de l'attentat de l’Observatoire, de ses canines non limées et du Rwanda auraient été tentés de répondre : depuis toujours.

À quel moment Chirac est-il devenu gentil ? Pas avant hier, sans doute, pour Giscard et Balladur, les deux principales victimes de ses appétits politiques. Pour nous un peu plus tôt, à Johannesbourg en 2002, pendant la crise irakienne de 2003 ou bien tout près d’ici, de l’autre côté de la Seine, sur l’emplacement du Vélodrome d’Hiver ?

Mais le romancier en moi demeure profondément, inexplicablement, mitterrandien : aucun fils caché au Japon n’égalera jamais le génie romanesque de l’affaire Mazarine.

Au fond je crois que ma seule famille politique, c’est ma famille elle-même.

Cela tient à cette bizarrerie d’être né dans une famille au fond trop bien équilibrée, et dramatiquement confortable, dans laquelle la gauche était maternelle et la droite paternelle, et où on disait aussi bien mimi que chichi — ma seule singularité, mon premier acte littéraire, aura été alors de refuser d’utiliser ces surnoms ridicules.

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