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Michel Houellebecq

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Houellebecq n’est pas un romancier réactionnaire, c’est un romancier rétroactif.

Michel Houellebecq
Michel Houellebecq Crédits : Boris Roessler / dpa / AFP - AFP

Étudiant en agronomie, il a dû dessiner des centaines de fois ces grand cycles fléchés du monde biologique, les aventures du carbone, l’économie de la photosynthèse, les schémas circulaires de la reproduction des parasites. Il théorisera d’ailleurs, dans Rester vivant, l’idée de l’artiste comme parasite. 

La légende raconte qu’arrivé à ce stade de sa vie, sa vision optimiste du monde végétal, déjà irrémédiablement polluée par sa lecture de Lovecraft, l’inventeur, avec Cthulhu, d’un super parasite capable de mettre la théorie de l’évolution échec et mat, Houellebecq aurait été sollicité par l’équipe d’Alain Aspect pour intégrer, j’ignore à quel titre, sa mythique expérience de 1982 sur l’intrication quantique, à l'Institut d’optique d’Orsay : tirer une boule blanche pouvait avoir des effets sur la couleur d’une boule à l’autre bout de l’univers, si j’obtenais face ici alors tout là-bas quelqu’un devait avoir fait pile, quelle que puisse être la distance qui nous sépare. La boucle de rétroaction atteignant dans ce protocole, au-delà encore des vitesses supraluminiques, une instantanéité implacable et terrible. 

Houellebecq se détourne alors de ces deux rapports au temps mythique et circulaire de la rétroaction : sent-il qu’aucun intrant chimique n’en pourra faire se coucher les blés aussi rapidement que des particules de lumière, ou bien est-ce l’intrication quantique qui le rend mélancolique, en le ramenant à l’échec de la quête spirituelle qu’il tente alors de mener : unifier, intriquer la poésie et le roman. La dépression que traverse sans doute Houellebecq pendant cette partie de sa vie dont il ne parle jamais, n’est d’ailleurs qu’une poisseuse rétroaction négative. 

L’écrivain va lentement réparer ses circuits de la récompense en devant informaticien à l’Assemblée Nationale : il travaille, tout en écrivant de la poésie — l’activité humaine de loin la plus profitable au cerveau — à rétablir des boucles de rétroaction à peu près fonctionnelles dans les ordinateurs des députés, ces organes de rétroaction du peuple sur lui-même, au sein de cette gigantesque boucle cybernétique que constitue l’Etat. 

Il en sort Extension du domaine de la Lutte. Ce qui aurait pu ressembler à un pochade tertiaire, à des morceaux de gras directement arrachés à l’échine du Leviathan technocratique se trouve, contre toute attente, être un chef-d’oeuvre : le mystérieux informaticien de l’Assemblée Nationale est devenu un romancier culte — l’écrivain miraculé d’un seul livre, se dit-on alors, comme pour se rassurer. 

Mais son roman suivant parait et ces Particules Élémentaires deviennent le dernier grand événement littéraire du XXe siècle : la boucle de rétroaction positive semble solidement amorcée entre l’écrivain et la Nation — à condition, c’est tout le paradoxe, qu’il reste dépressif, car c’est ainsi qu’on l’aime. 

Houellebecq parvient subtilement à négocier cette difficulté : son troisième roman, Plateforme, mettra en scène un cadre culturel, lui-même, qui touche un soudain héritage — les droits d’auteurs des Particules Élémentaires

Confiant, Houellebecq tente alors le tout pour le tout, le chef d’oeuvre accompagné d’un film, le grand roman de la maturité, La possibilité d’une île. Et c’est encore une histoire de rétroaction — des clones communiquent l’un avec l’autre à travers le temps. La vie éternelle comme boucle infinie de rétroaction. 

Il existe, à ce stade, un paradoxe : comment continuer à faire fructifier une oeuvre qui repose, en son essence, sur le sentiment général qu’on serait face à un écrivain maudit ? 

L’échec relatif du roman et absolu du film aurait pu être être une bonne nouvelle. Mais ils vont plutôt contraindre Houellebecq à revoir sa stratégie : il y a chez lui, je crois, autant de coquetterie que de profondeur véritable. 

Conscient qu’il est devenu l’appât principal de ses livres, il s’intègre alors, comme personnage secondaire, au roman suivant, La carte et le territoire. L’auteur est physiquement dans le livre, l’oeuvre de Houellebecq aurait pu se clore sur ce paradoxe résolu. 

Mais une rétroaction imprévue se produit, entre la France et le romancier, le 7 janvier 2015 : le débat sur la liberté d’expression, qui portait précisément ce matin là, dans la rédaction de Charlie Hebdo, sur le dernier livre du romancier, se retrouve brutalement nationalisé. Houellebecq, autant que Charlie Hebdo, devient l’un des visages de la France. 

L’incarnation comme plus haut degré de la rétroaction : Houellebecq est soudain devenu, plus qu’un romancier influent, une institution nationale. 

Son prochain roman, dont on ne connait que le titre, Sérotonine, et le sujet, la dépression, ressemble pour l’instant à un changement d’échelle, à une introspection, comme si après être monté trop haut, le romancier nous promettait de décrire, de façon intimiste, la plus petite boucle de rétroaction qu’il ait jamais évoquée, celle de la sérotonine et de sa recapture. 

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