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Jean-Jacques Lequeu, Orthographie du tombeau de Porsenna roi d'Etrurie, appellé le labyrinthe de Toscane, 1792

Jean-Jacques Lequeu

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Qui est Jean-Jacques Lequeu, sinon le plus borgésien des hommes ?

Jean-Jacques Lequeu, Orthographie du tombeau de Porsenna roi d'Etrurie, appellé le labyrinthe de Toscane, 1792
Jean-Jacques Lequeu, Orthographie du tombeau de Porsenna roi d'Etrurie, appellé le labyrinthe de Toscane, 1792 Crédits : Wikipedia

Jean-Jacques Lequeu n’est pas vraiment un architecte, il n’a presque rien construit, sinon quelques folies et des gradins en bois pour la fête de la Fédération, ce n’est pas non plus un artiste très doué si l’on considère par exemple cette étrange méthode qu’il invente pour dessiner la bouche idéale au moyen d’un rapporteur et de deux cordelettes entrelacées. Jean-Jacques Lequeu existe à peine — des doutes ont d’ailleurs longtemps subsisté sur sa réalité historique et on a été jusqu’à en faire une création des surréalistes ou un gag de Marcel Duchamp, Jean-Jacques Lequeu existe à peine, et c’est un peu de sa faute, s’il existe encore, s’il existe à peine : Jean-Jacques Lequeu c’est avant tout un fond documentaire qu’il a lui même cédé à la bibliothèque nationale juste avant sa mort, en 1825, fond qui est en ce moment même exposé au Petit Palais. Qui est Jean-Jacques Lequeu, sinon le plus borgésien des hommes : quelques livres, des cartons à dessin, une côte et une damnation — car ce qui permis à Lequeu, étrangement, de survivre à cet ensevelissement dans la mémoire nationale, c’est les quelques dessins pornographiques ou trop scrupuleusement anatomiques qu’on ampute de son fond pour les enfermer aux enfers. Ce sont eux qui ferment l’exposition, ce sont eux qu’on connaît généralement, ce n’est pas là pourtant ce qui m’a le plus impressionné.

Lequeu est né en 1757 à Rouen, il a commencé sa carrière comme dessinateur dans l’agence de Soufflot, l’architecte du Panthéon. Spécialisé plutôt dans les folies et les hôtels particuliers, la Révolution est fatale à sa carrière d’architecte : du jour au lendemain personne ne veut plus de ses fausses grottes, de ses laiteries, de ses ermitages et de ses chinoiseries. 

Il va devoir s’adapter au nouvel esprit du temps : on retrouvera écrit, au dos d’un projet de monument à la gloire du peuple : “dessin pour me sauver de la guillotine”.

Il devient enfin dessinateur au cadastre, puis, dès sa création, pour l’école polytechnique. 

C’est peut-être la partie de son oeuvre la plus profonde, bien plus encore que ses travaux ultérieurs, toute cette architecture de papier d’obédience maçonnique, pleine de temples suspendus et de jardin labyrinthiques. Et profonde, elle l’est littéralement : ainsi lorsque Lequeu dessine les pistons de la machine de Marly, il n’oublie pas, attention surprenante pour un dessin technique, d’y apposer des ombres. On appelle cela « laver un plan », c’est à dire le rehausser au lavis pour faire apparaître le volume par la représentation d’une ombre. Technique dont Lequeu est un grand spécialiste, et dont il a rédigé un des manuels de référence. Le croisement entre l’ombre nette des rebords et l’ombre douce du volume qui s’amenuise atteint chez lui un degré de raffinement exceptionnel — Lequeu, c’est le chaînon manquant entre Léonard de Vinci et le jeu vidéo.

Mais une nouvelle fois ce ne sont pas ses parcours d’initiation transformés  en jeux de plateformes qui m’ont le plus fasciné — à l’exception peut-être de ce projet de montagne artificielle destinée à recueillir des eaux pures et à les conduire jusqu’à une cité idéale par un aqueduc hélicoïdal. Ce sont ces ombres énigmatiques qui m’ont le plus intrigué — comme si le monde moderne était là tout entier et que nous étions déjà là, cachés dans ces ombres. 

Lequeu a représenté toutes sortes d'anamorphoses de la figure humaine et ses corps architecturaux préfigurent évidemment le Sade en pierre de taille du célèbre tableau de Man-Ray.

Mais c’est dans une ombre que j’ai discerné l’une des figures humaines les plus précises qu’il m’ait été donné de voir.

Lequeu a représenté une colonne sous deux vues simultanées — c’est un dessin technique comme il en a fait des milliers et qui met en jeu le dispositif de projection habituel : les lignes de la vue en face se prolongent et rencontrent les lignes de la vue du dessous.

Cependant Lequeu a mystérieusement ombré leur point de rencontre, et fait apparaître, entre les deux fragments de colonnes, une sorte de fantôme dans le point de fuite.

C’est la partie la plus strictement technique de ce dessin technique et c’est pourtant ce qui s’y impose comme le plus intensément visible.

Ce dessinateur autant fasciné par les vulves et les pénis que par l'être suprême, et qui rêvait de seins plus ronds que des coupoles aura réussi soudain à identifier un point du réel que personne avant lui n’avait vu — l’ombre portée de la technique sur nos imaginaires — et à nous faire comprendre que l’invention du dessin technique aura été une aventure métaphysique au moins aussi grande que celle de la perspective. 

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