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Intérieur de la maison tropicale construite par Jean Prouvé

Jean Prouvé : une œuvre architecturale aérienne

3 min
À retrouver dans l'émission

La seule chose qui soit laide à Nancy c’est la place Stanislas. La ville abrite la maison de l'architecte nancéien Jean Prouvé qui propose une autre vision de l'architecture : aérienne et spatiale.

Intérieur de la maison tropicale construite par Jean Prouvé
Intérieur de la maison tropicale construite par Jean Prouvé Crédits : Chris Hondros - Getty

La seule chose qui soit laide à Nancy c’est la place Stanislas. 

La tour Thiers, devant la gare, est l’une des plus belles de France. Avec son mur rideau, sa façade latérale en marbre et ses volumes simples, elle ressemblerait presque au siège new-yorkais de l’ONU. 

C’est à Nancy qu’on trouve aussi, sur les hauteurs, le grand ensemble du Haut-du-lièvre, et ses 400 mètres de longueur, l’un des records européens. 

Une tour et une barre : la ville était complète, je n’avais pas besoin des vieux pavés du centre-ville et des boutiques Baccarat. 

J’étais de toute façon plongé, en plein salon du livre, dans une rêverie futuriste depuis qu’un architecte de passage m’avait offert un livre sur Jean Prouvé, que je lisais caché derrière mes piles de livres, comme je faisais enfant avec mes BD, au petit-déjeuner, avec mes boîtes de céréales. Et je n’ai quitté ma forteresse que pour voir la fameuse maison de l’architecte, pour compléter ma trilogie nancéienne. 

Je connaissais mal Jean Prouvé, dont les réalisations sont en général très peu spectaculaires : j’avais vu sa station Total à Arpajon et la maison du peuple de Clichy, aujourd’hui menacée par la brutale imposition d’une tour au-dessus d’elle. J’avais aussi aperçu, en haut de la montée des gardes à Meudon, un morceau de maison, un bout de tôle d’alu percé d’une série de trous — la signature de Prouvé. 

Mais l’aventure industrielle m’avait jusque là échappé, ainsi que la vision qui portait celle-ci, et qui fait de Prouvé, plutôt qu’un simple bâtisseur, quelqu’un après lequel il ne sera plus possible de bâtir exactement pareil,  ni même d’habiter le monde de la même manière. 

En découvrant l’œuvre de Prouvé, je me suis ainsi dit que son chef-d’œuvre n’était pas terrestre. Les principes de constructions qu’il avait mis en œuvre trouvent en effet leur achèvement le plus spectaculaire dans une entité de fiction, dans l’Etoile de la mort des premiers Star Wars : ces portes coulissantes, ces panneaux emboutis, ce parfait mélange entre standardisation et exubérance, cette impression que l’architecture avait enfin rejoint les standards inégalables du monde industriel, tout cela obéissait en secret aux principes édictés par le rigoureux Prouvé. 

Le livre s’ouvrait ainsi sur cette citation prometteuse : « si l’on construisait des avions comme l’on construit des maisons, ils ne voleraient pas » : l’étoile de la mort, c’était bien une maison volante, une maison Prouvé, un vaisseau planétaire. 

Suivait un éclairant texte d’Hubert Damisch, qui s’amuse d’un étonnant détail de la biographie de Prouvé, un minuscule désaccord esthétique qui donne peut-être la clé de son œuvre : « C’est à l’époque du Bauhaus que j’ai vu apparaître les chaises en tubes d’acier. Ca m’agaçait : je trouvais qu’avec un tube on faisait n’importe quoi on faisait un poteau, on le coudait. Cela m’a pris du temps de faire une chaise. » 

Il y a là, analyse Damisch, une rupture radicale avec une approche de la construction qui, par-delà la modernité, remonte  à l'organicité gothique, telle que l’a redécouverte Viollet le duc, où les éléments expriment l’ensemble, ou plutôt sont «  pensés par le haut à partir de la voûte ». Chez Prouvé, au contraire, les choses s’assemblent et conservent leurs propriétés, celles de la tôle emboutie ou ondulée, quelle que soit l’échelle : Prouvé « pense le bâtiment à partir du détail, de l’élément, du principe générateur : du détail en tant non pas qu’il exprime ce principe, mais en tant qu’il impose, ou, mieux encore, qu’il induit »

Dès lors, et cela est, à sa manière, plus vertigineux qu’une cathédrale gothique, le changement de paradigme qu'opère Prouvé brouille nos catégories ordinaires, modifie l’art d’habiter et change notre rapport à la terre, en lui prêtant une légèreté étonnante, et d’autant plus surprenante qu’elle découle de «  propositions constructives qui n’ont aucun caractère déductif mais dérivent directement du façonnage en usine » : « un bureau, un siège, reposeront sur des béquilles du même type qu’une maison » et il n’y aura pas pour Prouvé «  de différence entre la construction d’un meuble et celle d’une maison ». Autrement dit la distinction entre le mobilier et l’immobilier s’estompe, et avec elle, une part des fondements de nos économies capitalistes : d’où, peut-être, ce marché qui devint fou, quand trois maisons laissées presque à l’abandon à Niamey et Brazzaville se sont soudain vu déménager en plein marché de l’art pour être revendues 5 millions de dollars. 

En attendant la catastrophe qui nous transformera tous en réfugiés climatiques, ou en migrants spatiaux, les habitats modulaires de Prouvé attendront ainsi, comme lyophilisés, qu’on les redécouvre. 

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