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 Le directeur du Musée d'Art Moderne de Paris Fabrice Hergott, Jeff Koons, l'Ambassadrice Jane D. Hartley, et le Président du Palais de Tokyo Jean de Loisy, présentant le "Bouquet de Tulipes" de Jeff Koons

Jeff Koons

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Jeff Koons est le point de contradiction de notre monde.

 Le directeur du Musée d'Art Moderne de Paris Fabrice Hergott, Jeff Koons, l'Ambassadrice Jane D. Hartley, et le Président du Palais de Tokyo Jean de Loisy, présentant le "Bouquet de Tulipes" de Jeff Koons
Le directeur du Musée d'Art Moderne de Paris Fabrice Hergott, Jeff Koons, l'Ambassadrice Jane D. Hartley, et le Président du Palais de Tokyo Jean de Loisy, présentant le "Bouquet de Tulipes" de Jeff Koons Crédits : Stephane Cardinale - Corbis - Getty

Je n’arrive pas à détester Jeff Koons, je ne vois pas comment m’y prendre.  J’aime les choses qui brillent.  J’avais récupéré, adolescent, un vieux Ciao dans la cave de ma grand-mère. L’humidité, c’est le problème avec les moteurs deux-temps, s’était infiltrée dans le moteur par les joues du cylindre, via le pot d’échappement. Ça avait pris des jours pour décalaminer le piston. J’avais ensuite repeint la chose en jaune et noir, c’était plutôt superbe. La peinture de la fourche s’est cependant mise à s’écailler. J’ai commencé à la gratter avec ma clé, faisant apparaître l’acier étincelant. 

Je m’en souviens vraiment comme d’une révélation : je ne connais rien de plus beau qu’une surface chromée, et j’étais resté là, dans le garage à vélo de mon lycée, à gratter jusqu’à sa restauration complète. Représenter les chromes : c’est un défi considérable pour les concepteurs de jeux de voiture. Les surfaces courbes représentent toujours un défi dans cette ontologie polygonale : une courbe, c’est un polyèdre avec un nombre infini de surfaces, et l’infini résistant par définition au calcul, on triche en général — de près tout à l’air d’être en  origami, de près tous les voitures ressemblent à des 309 tunées, de près tous les humains sont de Xavier Veilhan.  

Les surfaces réfléchissantes sont encore plus délicates : il faut refaire une seconde fois tous les calculs pour donner naissance à l’autre moitié d’un monde, à son image inversée et anamorphosée dans un rétroviseur — l’écran géant qui diffusait, dans Mario Kart 64, la course en direct à l’entrée du tunnel a ainsi été vécu par ma génération comme une prouesse technique inégalable. 

La solution au problème des chromes mise en œuvre dans GTA : San Andrea serait pourtant encore plus spectaculaire. Vus de près, les chromes étincelants des voitures étaient composés d’images publicitaires découpées en lambeaux. C’était une vision radicale et baroque du concept de reflet. Mais l’illusion fonctionnait à merveille : les pares-chocs en papier mâchés brillaient comme des miroirs. 

On dit souvent qu’il n’est pas possible d’imaginer une couleur nouvelle — il faudrait pour cela que l’espace se déplie d’une façon métaphysiquement impossible, faisant de l’apparition de la nouvelle couleur quelque chose d’aussi brutal, d’aussi scandaleux que celle du sang après une incision au scalpel. 

Et si “chromé” était le nom de cette opération ? Un brusque repli du monde sur lui-même, l’équivalent du disque d’accrétion d’un trou noir, du passage engourdi de la ville autour des fourches d’une mobylette. Ce ne serait pas exactement l’apparition d’une nouvelle couleur, mais celle, tout aussi intrigante, d’un objet qui n’en posséderait aucune, qui n’aurait ni dimension ni forme, et qu’il faudrait remplir instamment remplir — ou qui se remplirait seul, en aspirant le monde et ses lambeaux d’image.  

Ça pourrait être définition du pop art.  Les objets chromés de Jeff Koons possèdent cette étrange profondeur et génèrent immanquablement chez moi un frisson esthétique — esthétique au sens de Kant, qui a moins trait à la beauté qu’à nos facultés d’appréhension du monde, voire au sens d’Heidegger, qui désigne la magie même de l’être en tant qu’il se laisse habiter. 

Je ne sais pas, pour le dire simplement, si ces objets ont le droit d’exister, je ne sais pas s’il sont parfaitement légaux. Il y a là quelque chose, malgré leur présence pleine, qui ressemble à une dissection, à la mise au jour, dans la chair de la monde, d’un petit abîme métaphysique. Ce sont des ballons mais ils pèsent plusieurs tonnes, ce sont des miroirs mais qui se contorsionnent, ce sont des objets ordinaires mais qui valent des millions, ce sont des œuvres d’art mais mieux finies que des voitures. L’adhésion passionnée et authentique au capitalisme mondialisé en fournit peut-être des représentations plus distanciées que celles des théories critiques — Jeff Koons serait le point de contradiction de notre monde. 

 Et s’il manquait encore quelque chose à Jeff Koons pour être regardé comme un artiste véritable — une négativité, une profondeur ou une ironie à la Banksy —  la polémique sur l’installation d’une de ses oeuvres à Paris vient peut-être de lui fournir cette dimension manquante. On dénonce une énième spéculation, le retour éhonté de la même OPA, en oubliant de regarder l’objet : c’est une main qui tient un bouquet de tulipes — la tulipe, l’allégorie évidente de la première bulle spéculative de l’histoire.  La seconde, en réalité. La première chose à laquelle nous avons décidé d’accorder une valeur déraisonnable, c’est l’art lui-même, cette brillance pathologique des choses dans un univers désespérément terne.

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