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Photo prise le 07 novembre 2008 à l'Hôtel des Ventes Couton et Veyrac à Nantes, d'éléments de la correspondance entre l'écrivain français Julien Gracq (photo) et le peintre belge René Magritte (1898-1967)

Julien Gracq

3 min
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On est ici sur le territoire des insurrections chouannes et vendéennes : l’Afghanistan français.

Photo prise le 07 novembre 2008 à l'Hôtel des Ventes Couton et Veyrac à Nantes, d'éléments de la correspondance entre l'écrivain français Julien Gracq (photo) et le peintre belge René Magritte (1898-1967)
Photo prise le 07 novembre 2008 à l'Hôtel des Ventes Couton et Veyrac à Nantes, d'éléments de la correspondance entre l'écrivain français Julien Gracq (photo) et le peintre belge René Magritte (1898-1967) Crédits : FRANK PERRY - AFP

Je suis allé à Saint-Florent-le-Vieil un peu avant la mort de Gracq, sans frapper à sa porte :  il y aurait eu à la chose quelque chose d’un peu obscène, un sorte de mauvais goût géographique, comme la photographie en gros plan d’un vieillard édenté sur la couverture d’un numéro du National Geographic sur l’Afghanistan.

Le paysage comme visage plus humain que n’importe quel visage, la géographie comme psychologie plus complète. J’aurais préféré un diagramme de ces longues vallées rebelles des contreforts de l’Himalaya ratissées en vain par tous les jardiniers de la géopolitique, au temps des empires alexandrins et achéménides ou du Grand Jeu des Anglais et des Russes. 

Le vieillard de Saint-Florent-le-Vieil, de même, aurait eu beaucoup moins à m’apprendre que ses livres. J’avais à peine 20 ans et voir encore un vieux ça me rappelait trop mes vacances en Mayenne quand j’étais enfant et que j’étais relié par mon arrière-grand mère au 19 e siècle. 

Je voyais d’ailleurs très bien quelle place l’écrivain nonagénaire pouvait occuper dans la mythologie familiale : une étonnante inertie démographique avait en effet fait naître mes deux parents, mes quatre-grand parents et sept de mes arrière-grand-parents dans un cercle d’une dizaine de kilomètres du bocage mayennais. Mais le huitième, mon arrière-grand-père paternel, le grand ancêtre, l’aventurier de la famille, serait lui venu de l’Anjou voisine — le Maine et Loire comme grand ailleurs de mon histoire familiale et Julien Gracq comme écrivain de ces confins impénétrables : c’est mon Kessel, mon Segalen ou mon Rimbaud. 

Et tout cela est moins faux que je le croyais autrefois. 

Il existe, à l’ouest de la France, un peu avant la Bretagne, un territoire indistinct et aussi mal découpé qu’une page crénelée du quotidien Ouest-France. On est ici sur les contreforts du Massif Armoricain. Des contreforts à peine visibles, de simples rochers au bord des routes, des falaises basses au-dessus des courts d’eau, des synclinaux depuis longtemps ennoyés mais tendant une dernière fois le gantelet d’une main rocheuse à travers la verdure envahissante, comme à Mortain, derrière la petite chapelle, ou à Fougères, au pied de la citadelle. 

On est ici sur le territoire de cet écrivain géographe qui raconte comment il a été un jour converti par le professeur qui avait exhumé devant lui, de quelques coups de marteau, un rocher anormalement verdâtre à la boue du grand ouest. On est ici, d’Avranche à Cholet, de la Normandie aux Mauges, sur le territoire des insurrections chouannes et vendéennes — l’Afghanistan français. 

On est ici, déjà, sur les rivages belliqueux et métaphoriques des Syrtes, au cœur d’une grande percée d’histoire au milieu d’une géographie éteinte. C’est là-bas que Balzac a promené l’armée en guenille des Chouans. C’est ici, à Saint-Florent-le-Vieil, qu’est mort Bonchamps, combattant de l’indépendance américaine revenu prendre sur ses terres ancestrales le commandement des armées vendéennes. 

Nul archaïsme pourtant, aucun goût pour le muséal chez Gracq. 

Loin des fantaisies wagnériennes de la forêt originelle et des tartufferies néo-rurales des grands romanciers russes, l’écrivain a assisté, presque à sa fenêtre, à l’irruption surréaliste d’une guerre mondiale en plein cœur de l’Europe, à la destruction des villes millénaires, à la résurrection inouïe des châteaux arthuriens, à la folie impériale du Mur de l’Atlantique, à son franchissement soudain par la réitération de la ruse amphibie d’Ulysse et à la transformation finale du bocage immobile en théâtre coulissant de la guerre moderne. 

A l’heure où la seconde guerre mondiale demeure, pour la fiction, une énigme et presque un complexe, Julien Gracq, son contemporain — soldat, prisonnier et enseignant le temps long de la géologie dans une ville détruite à 80 % — l’a toujours traitée comme un élément directement mythologique, comme un brusque dérapage de la quotidienneté journalistique vers le monde du mythe. 

La guerre de Julien Gracq n’a pas commencé dans les Ardennes du Balcon en forêt. Elle s’est faite annoncée par des rêves prémonitoires, elle a été aperçue, presque en dehors du temps humain, depuis les promontoires sensibles de l’ouest français : vieux affleurements rocheux, vieilles tours et vieux livres, vieux livres dans une vieille tour comme dans Quatrevingt-treize de Hugo ou comme dans cette maison de Saint-Florent-le-Vieil où je ne suis jamais entré et où vivait le grand chroniqueur du second conflit mondial. 

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