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Franz Kafka - Berlin - 1966

Kafka

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Lire le journal de Kafka a été l’une des grandes aventures de ma vie.

Franz Kafka - Berlin - 1966
Franz Kafka - Berlin - 1966 Crédits : ullstein bild - Getty

Lire le journal de Kafka a été l’une des grandes aventures de ma vie. C’est l’une des deux ou trois choses que j’ai lu avec la certitude que je voulais être écrivain, et que c’était exactement le niveau qu’il fallait atteindre. 

Il s’agissait moins de raconter une histoire complète, que de détacher du réel les copeaux bouclés de petits sous-systèmes narratifs autonomes — la forme fragmentaire, quand elle est réussie, c’est une manière d’écrire mille romans en un seul livre. C’est une façon d’atteindre le plus directement possible la masse critique qui permettra d’atteindre le seul objet qui compte — le seul objet qu’il y ait : le monde. 

Ce qui me plaisait, dans le journal de Kafka, c’était la présence permanente, insistante et radioactive de cet objet intenable, dangereux et plastique. L’intrigue en était ainsi de loin supérieure à celle de n’importe quel roman — d’ailleurs, j’ai lu sans passion Le procès et Le château. Je n’avais pas besoin de ces pesantes métaphores. 

L’intrigue du journal met, elle, le jeune écrivain directement aux prises avec la forme brute, inquiétante, des événements autour de lui — une gigantesque collerette amidonnée de déterminations croisées, d’inquiétudes et d’angoisses dont l’aspect le plus passionnant, littérairement parlant, est que la chose doit sa rigidité moins au plis de sa structure causale qu’à la présence, en son centre, de la tête de Kafka lui-même : l’écrivain comme nom d’un problème, comme configuration asphyxiante du monde — asphyxiante essentiellement pour lui-même. 

Les plis du tissu, qu’ils tiennent à ses échecs amoureux ou aux rugosités entraperçues d’un visage anonyme dans la ville, venaient piquer le cou de Kafka — mais c’était lui, par l’écriture, par le projet constant qu’il avait de tout résoudre par l’écriture, qui avait passé la tête dans cette sorte de piège articulé. 

Le monde de Kafka était kafkaïen à la mesure des efforts que faisait Kafka pour s’en défaire. 

Je me souviens d’avoir plongé enfant dans une benne remplie d’avoine : un mélange exact de délice océanique et de picotements insupportables — les deux sensations opposées encore amplifiées par l’imitation de la nage.

Je crois que c’est exactement ce que Kafka ressentait en écrivant — l’écriture comme imitation augmentée de la vie, de ses désagréments intimes et de son rattachement au grand large sans contour, sans issue ni structure englobante invisible

“Les corneilles prétendent qu'une seule corneille pourrait détruire le ciel. Cela est indubitable, mais ne prouve rien contre le ciel, car le ciel signifie précisément : impossibilité pour les corneilles."

Cette sorte d’énigme fondamentale, qu’on a appelé l’absurde et dont on a essayé de capturer l’empreinte dans quantité de courts métrages d’animation expressionniste en pâte à modeler ou dans des films à la science-fiction fumeuse et pompière — au risque de complètement défigurer Kafka — j’aurais plutôt tendance à la relier à son autre métier, celui d’assureur.

Le Prague de Kafka ressemble moins à film de Fritz Lang qu’à la technopole d’une ville moyenne, qui concentre, dans les abords requalifiés de la gare, des sièges sociaux de banques régionales et de sociétés d’assurance.

C’est là que Kafka aura passé sa carrière professionnelle.

Dans le secteur un peu mal et aimé et cruciale de la banque et de l’assurance — le secteur qui communique pourtant le plus, dans le monde moderne, avec l’idée que les hommes se font ordinairement du sacré. La banque et l’assurance : des institutions qui, pour la première, emprunte au futur pour rendre le présent plus supportable, ou pour simplement l’enrichir, et qui pour la seconde se charge, en cas d’anomalie, de restaurer les choses dans leur état primitif, de les rendre intactes aux mortels éplorés ou meurtris. 

L’activité stricte de la banque et l’assurance, c’est la cocréation du monde. 

Kafka, c’est l’opposé de ce type d’écrivain un peu pénible, moitié métaphysicien, moitié moraliste, que la question de l’existence de Dieu obsède. Kafka, c’est cet écrivain génial qui s’interroge directement sur l’existence du monde —  et qui n’en perçoit pour ce faire, volontairement que les désagréments perpétuels, l’actualité la plus piquante.

L’écriture est pour Kafka une expérience de simulation sensorielle et à aucun moment Kafka ne prétend d’ailleurs que le monde serait la solution unique de son équation existentielle.

L’écriture, pour Kafka, c’est l’organisation minutieuse d’un voluptueux inconfort qui serait plus vivant et mieux organisé qu’un monde — un état de rafraîchissement perpétuel. Une promesse d’assureur.

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