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Portrait d'Emmanuel Kant

Kant est le philosophe organique de la France

3 min
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Le bac philo, comme le concours de Normale Sup ou celui de l’ENA, ne sont que des longs QCM qui visent à déterminer notre degré d’adhésion à la critique kantienne.

Portrait d'Emmanuel Kant
Portrait d'Emmanuel Kant Crédits : Grafissimo - Getty

Il y a un demi-siècle, à la génération de mes parents, l’apprentissage de la philosophie était coupé en deux, il y avait deux manuels en terminale : le premier s’appelait la connaissance et le second l’action. C’était une découverte qui m’avait fasciné, quand j’avais retrouvé ces deux livres. Je ne connaissais rien, alors, à la philosophie, mais ces deux seules entrées, la connaissance, l’action, ça me semblait très peu. 

Je ne connaissais rien à la philosophie mais j’avais lu Kador, la série dérivée des Bidochons, centrée sur leur chien philosophe, un chien qui lisait Kant. 

Les Bidochons, un peu oubliés aujourd’hui, c’était une famille de Français moyens, et un marqueur identitaire très fort pour la classe moyenne des années 80-90 : il fallait avoir lu les Bidochons pour être bien sûr de ne pas leur ressembler. Tous nos voisins, tous nos oncles et tantes, tous les parents de mes amis étaient susceptibles d’être des Bidochons, et nous l’étions peut-être nous-même. 

Nous vivions ainsi dans un pavillon et j’avais été marqué par un très bel effet baroque, la première fois que les Bidochons visitaient le leur, quand on découvrait soudain qu’ils étaient à l’intérieur du dôme de plexiglas de la maquette d’un promoteur. 

J’avais vu de telles maquettes, j’avais visité des maisons témoins : comment ne pas m’identifier ? Comment échapper à ce cauchemar sociologique ?

C’est ainsi qu’un été, comme le faisait leur chien philosophe, je me suis mis à lire Kant. Un petit livre blanc et bleu au titre incompréhensible : Fondement de la métaphysique des mœurs. Un livre comme un talisman et Kant comme un saint protecteur — le dieu domestique de l’intelligence. 

Il était adoré, en fait, je l’ignorais encore, par un pays entier, la France, dont il était en secret le philosophe officiel.

La connaissance et l’action : quoi de plus kantien que les anciens programmes ? Et  même si les deux manuels devaient finalement fusionner pour laisser la place à un vaste catalogue de notions éclatées, je me souviens de la révélation soudaine de ma prof de terminale, qui venait de reconnaître encore, dans le choix des notions retenues, une orientation kantienne marquée. J’étais trop jeune pour m’en apercevoir mais Kant est resté ce fantôme qui hantait notre vie intellectuelle. 

Le bac philo, comme le concours de Normale Sup ou celui de l’ENA, ne sont que des longs QCM qui visent à déterminer notre degré d’adhésion à la critique kantienne. 

On se répète, en France, que ce philosophe austère et métronomique, sur la vie duquel ses voisins pouvaient régler leur horloge, n’aurait décalé qu’une seule fois l’horaire de sa balade quotidienne : à l’annonce de la Révolution française.

Plus qu’aucun autre pays la France a cru aux antinomies kantienne, à la fin de la métaphysique, à la citoyenneté mondiale et à la paix universelle.

Kant est le philosophe organique de la France en tant qu’elle est une République : un régime prudent, sans grandes pulsions mystiques mais désireux d’organiser autour de lui le monde à son image — apaisé, rationnel et moral. 

Kant, c’est le précepteur de l’humanité future. Le philosophe préféré des démocrates et des diplomates, des enfants sages et des chiens savants. 

Ce qui se dégage, le plus souvent, des interprétations innombrables de la doctrine kantienne, c’est l’idée, mélancolique, de fin de la métaphysique. C’est l’idée de limite : il est des choses que nous ne saurons jamais. Et nous devons nous organiser, moralement, politiquement en conséquence. 

Kant, secrètement, joue dans notre imaginaire philosophique le rôle d’un mage : il est le dernier détenteur de la magie noire de la métaphysique. Mais il a scellé, dans la Critique de la raison pure, cet univers plus agité, plus batailleur qu’un fragment d’Héraclite. Il nous a interdit, pour toujours, l’accès à ce débordement irrationnel qu’on a nommé métaphysique, et qui ressortait, en dernier lieu, pour lui, des réalités nouménales — celles qu’on ne pourra jamais connaître. 

Kant, c’est à la fois moins un homme que l’idéal-type du philosophe, et bien plus qu’un homme : un fantôme nouménal qu’on tolère, le dernier des grands philosophes, de ceux qui n’auraient pas appartenu au monde rationnel des phénomènes, mais à l’immensité dangereuse et inconnue de l’être. 

Ce modeste gardien des confins de l’empire de la raison, là-bas, à Koenigsberg, pourrait bien avoir  été dernier visiteur du monde interdit de la métaphysique, de l’autre côté du dôme de plexiglas de la raison pure.

Et nous pourrions tout aussi bien, si décents que nous soyons, n’être que les créatures chimériques du rêve bicentenaire de ce philosophe rusé et imaginatif.

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