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Kurt Cobain

Kurt Cobain, figure de Christ américain

4 min
À retrouver dans l'émission

La dernière apparition à peu près crédible d’un Christ américain.

Kurt Cobain
Kurt Cobain Crédits : Gie Knaeps - Maxppp

ll y a un débat intéressant autour de la figure de Kurt Cobain. Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana est la dernière incarnation à peu près crédible, avec ses cheveux mi-longs décolorés, ses vêtements en guenilles et sa mort à 27 ans, d’un Christ américain, aux côtés d’un intéressant ectoplasme barbu et anthropomorphe retrouvé coincé dans un double vitrage et de cette apparition, plus alléchante, du nazaréen sur une tartine grillée — on trouve depuis dans le commerce, et cette idée suffit en général  à me faire reprendre confiance en l’Amérique, des grilles-pains capables de faire apparaître ainsi autant de Christs qu’on voudra, des Christs avec ou sans croûte, des Christs à la mie blanche ou avec des céréales. 

J’avais pour ma part accroché au dessus de ma chambre un poster des trois membres de Nirvana en plein barbecue, scène touchante de la vie quotidienne du plus grand groupe de rock du monde dont j’étais secrètement flatté qu’il ait des pratiques si similaires aux habitus familiaux — rien de trop intimidant chez Kurt Cobain, pas de surf, des amis aux looks improbables, des après-midis un peu loose passées à boire des bières. Quant à la drogue, si c’était une culture qui m’était plutôt étrangère, j’avais lu L’Herbe Bleu, et mon meilleur ami, celui qui m’avait fait découvrir Nevermind, venait d’entamer Flash ou le grand voyage, de Charles Duchaussois. 

Mais il y avait peut-être un autre point qui me rendait Kurt Cobain familier, c’était son goût pour le travestissement : rien ne me plaisait plus enfant que d’enfiler, comme des jupons fleuris, toute la garde robe de mon arrière-grand mère, et de déambuler ainsi, en talons hauts, dans la cour de la ferme, un improbable petit sac en croco à la main. 

Mon arrière grand mère était vivante, encore, je me demande même si elle n’a pas survécu à Kurt Cobain, mais sa coquetterie se limitait alors à rajuster une perruque grise dans la petite chambre de sa maison de retraite. Je me souviens en tout cas de son éclat de rire, qui m’avait un peu vexé, quand elle m’a vu arriver avec mon tee-shirt qui reprenait le corps écorché d’In Utero : « un cul tout nu », s’était elle écrié, c’était un peu gênant. 

Mais je suis rétrospectivement fier d’avoir ainsi connu les deux Kurt Cobain, l’icône queer en bas résille comme celui des barbecues. 

Car le débat porte aujourd’hui précisément sur une possible erreur d'identification, le chanteur un peu transgenre ayant largement disparu sous le héros postindustriel, sous le petit blanc en colère.

Car c’était cela, aussi, Kurt Cobain, tel que je l’avais perçu depuis l’Essonne adolescente, une émanation d’un monde détruit et invisible, quelque chose qu’on n’appelait pas encore le White Trash, mais dont j’avais perçu l’existence quand j’étais passé, du collège au lycée, d’une carte scolaire essentiellement urbaine à un immense no mans land qui allait chercher toute la misère cachée des villages perdus du Gâtinais  : celui qui vivait avec sa mère dans une caravane et qui dealait du shit, celle dont la mère cachait un fugitif dans son jardin, celui qui été comme hiver venait au lycée avec le même tee-shirt à tête de huskie. 

C’était ce monde qu’évoquait Kurt Cobain. 

Et ce qui m’intéresse précisément ici c’est qu’il est revenu à un grand cinéaste queer, Gus Van Sant, de représenter cette sorte de naufrage périurbain d’une civilisation, Van Sant qui notait d’ailleurs, en interview, qu’il avait essentiellement croisé Cobain à des festivals gay. 

Du film qu’il a consacré aux derniers jours de la vie du chanteur il me reste deux scènes, deux scènes seulement, mais parmi les plus belles que j’ai vues au cinéma. 

Le natif du Seattle industriel, sévèrement brûlé par ses années californiennes, a remonté la côte jusqu’au pluvieux Portland. 

Il est seul dans une immense maison, il joue de la guitare, moins de la musique que des notes seules, humides et ralenties, et la caméra recule lentement, la caméra s’enfonce dans la forêt, le musicien s’éloigne de nous mais les notes sont de plus en plus présentes, et elle s’accrochent aux arbres comme une sorte de mousse, le rock n’est plus une musique électronique mais une espèce végétale. 

Il reçoit, dans l’autre scène dont je me souviens, un visiteur qui rachète de la ferraille, il est en robe, je crois, et en montée d’héro, et il lui parle de l’immense collection de locomotives qu’il possède, comme si le monde industriel n’est plus qu’un rêve de drogué, une sorte de rouille mentale, une couronne d’épines au front des hommes. 

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