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Un champ de blé en Beauce

La Beauce, grenier secret de la France

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai pendant longtemps souscrit aux mythes qui dépeignent la Beauce comme une terre nourricière, le grenier à grain de la France, et à l'imaginaire fantasmé associé à cette région mystérieuse.

Un champ de blé en Beauce
Un champ de blé en Beauce Crédits : ZERT - Getty

J’ai passé pas mal de temps, ces dernières semaines, à traverser la Beauce, je suis tombé du côté de Mérouville, j’ai crevé dans la ligne droite de Toury, j’ai vu la maison de tante Léonie à Illiers, j’ai perdu et retrouvé mes lunettes à Saint-Christophe,  j’ai levé la tête, au pied du Château de Châteaudun, et j’ai cru, tellement il était haut, qu’on l’avait photoshopé. 

J’ai traversé aussi des dizaines de villages aux rues à angle droit, pour bien couper le vent, et rempli mes bidons aux cimetières en priant pour que la nappe phréatique ne soit pas trop cancérigène. 

Je n’avais de toute façon trouvé aucune boulangerie ouverte pour acheter un coca. Impossible également de trouver le moindre pithiviers, les seules spécialités pâtissières disponibles étant de grosses betteraves sucrières montées en pyramide au bord des champs — mais par bonheur le libraire de l’Esperluette, à Chartres, m’avait acheté un flan. 

J’avais repensé, en arrivant et la cathédrale à peine entrevue, à l’étrange décision du maire de la ville de ne pas accueillir un entrepôt Amazon géant sur sa commune — entre les immenses entrepôts des groupes de dématérialisation d’archives Iron Moutain et Everial, la chose n’aurait pas tout à fait déparé dans le paysage. 

Je me rappelle aussi, à chaque fois que j’emprunte l’autoroute A11, que le petit entrepôt qui ressemble au coffre-fort de Picsou abritait autrefois des lego colorés. 

Il y avait si peu de commerces, à travers la Beauce, que j’en étais venu à appeler sur elle, et sur ses habitants exilés, la pluie de sauterelles d’une invasion de drones livreurs.

L’Eure et Loir, à en croire les panonceaux que j’avais entrevus dans les villages, comptait bien sur le très haut débit pour réduire la fracture territoriale : la Beauce était ainsi prête à accueillir toutes les versions contemporaines des catastrophes bibliques, de la destruction des sols à l’assèchement des nappes phréatiques, de la mort des abeilles à la naissance d’enfants sans bras, de la mort du commerce à celle des centres-villes.

J’ai pourtant souscrit, pendant longtemps, aux mythes beaucerons, celui du grenier de la France, celui des épandages aéroportés du futur, celui du paradis des physiocrates, ces précurseurs de l’économie politique qui voyaient dans la fertilité de la terre la source unique de la richesse du royaume. 

J’étais ainsi fasciné par la figure de Xavier Beulin, l’ancien président de la FNSEA, récemment disparu, au beau visage buriné de cow-boy ou d’acteur, un enfant de la Beauce devenu milliardaire par la seule grâce de la richesse limoneuse des sols. 

Xavier Beulin, héritier du plan protéine, héros des oléagineuses, pionnier français des agrocarburants aura réussi là où l’ingénieur Jean Bertin avait échoué — de l’aérotrain de celui-ci ne reste, le long de la rectiligne RN 20, qu’une quinzaine de kilomètres de voies surélevées, qui arborent aujourd’hui, en grosses lettres blanches, des slogans anti PMA. 

Le paradis des hybrides aux rendements prodigieux pose là des limites très claires à la manipulation du vivant.

La Beauce semble ainsi se refermer lentement sur ses mystères familiaux, sur ses villages à la démographie exsangue, sur ses fermes aux grands murs plus secrètes que le ranch de Waco au Texas, sur les grands infinis vides d’un modèle agricole sans avenir — le grenier de la France ressemble même, certains jours d’été, à un grand désert jaune, comme si le Sahara était arrivé aux portes de Paris. 

L’automne est moins irréversible. Le bruit des fusils, en se répétant de bosquets en bosquets, évoque la présence enveloppante d’une forêt disparue, le bruit aigu, adolescent des quads celui des flûtes d’un peuple de bergers, et en guise de haie, on aperçoit au loin des rangées d’éoliennes qui brassent l’air, froissé comme un billet, des aides à la transition énergétique.

La traversée de la Beauce est un voyage initiatique tout au bout du mythe de la richesse des nations, l’économie rejoint ici, plutôt que son fondement physiocratique, le monde fallacieux des mirages.

On peine, en voyant passer une herse rêche comme un papier de verre à travers la terre un peu blanchie d’un octobre stérile, à croire encore à la théorie du miracle géologique : est-ce qu’on arrive vraiment à extraire du sous-sol ces tracteurs flambants neufs, ces moissonneuses aussi neuves que si elles n’avaient jamais servi ? 

Ces villages sans pains n’expriment-ils pas mieux son essence avaricieuse et véritable ?

Mais il m’a  suffi de pivoter d’un quart de tour pour me retrouver avec le vent dans le dos, pour retomber amoureux de la Beauce, la Beauce comme le grenier secret où j’étais venu réembrasser la France.  

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