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Tableau représentant la fin de vie d'une personne âgée (mentionné dans la chronique).

Le beau est-il un moment du moche ?

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Dire d’un film, d’un roman, d’un tableau qu’il est beau, c’est en général reconnaître son inanité.

Tableau représentant la fin de vie d'une personne âgée (mentionné dans la chronique).
Tableau représentant la fin de vie d'une personne âgée (mentionné dans la chronique). Crédits : Thomas Lévy-Lasne

La beauté est par essence conservatrice, c’est ce qu’il y a de plus facile à imiter. 

Il suffit d’aller dans les sections artistiques d’Instagram pour s’en convaincre : le beau contemporain est une imitation pâteuse du beau ancien, il n’a pas d’esthétique, sinon celle du passé. Et cela quelle que soit la position qu’entretiennent les esthètes d’aujourd’hui à la question de la modernité : en architecture, le beau tend ainsi à ressembler toujours, si j’en crois les posts qui remontent le plus souvent sous le hashtag #architecture, à des Villa Savoye retravaillées ou des cottages anglais à la simplicité pompeuse. 

Le beau est un type particulier de la paresse esthétique. 

Dire d’un film,  d’un roman, d’un tableau qu’il est beau, c’est en général reconnaître son inanité. 

Le beau n’est jamais un moment du vrai. À moins qu’il soit poussé jusqu’à son insupportable perfection, comme chez Jeff Koons, dans ces œuvres laides d’être trop belles, dérangeantes d’être trop adaptées à nos attentes.

Un jour, chez un ami, un graphiste m’avait présenté ses dernières créations sur Photoshop, outil qu’il découvrait alors : il avait plaqué des visages humains sur des galets, c’était si naïf et si ridicule que j’ai cru sincèrement qu’il me faisait une blague, et je me suis mis à rire de bon cœur : des galets à tête humaine, même au temps de Gaston Chaissac, c’était déjà ringard. 

Je me souviens d’être un jour entré dans les réserves du Musée de Nantes, peu après la grande rétrospective qui venait de lui être consacrée. Il y avait, posé sur une palette, un galet peint, j’aurais pu facilement le voler, mais quelque chose m’a retenu — qui n’était pas, je le jure, un sentiment moral. Plutôt un acte de répulsion esthétique. Non il n’était plus possible de continuer à peindre des galets, comme l’avait fait autrefois ma sœur, sur cette pierre qui n’a pas bougé, depuis un quart de siècle, de la cheminée de ma grand-mère. 

Alors j’ai cru bien sûr que le graphiste plaisantait, et que sa naïveté apparente s’apparentait au génie d’un Jeff Koons. Mais j’ai fini par comprendre au regard embarrassé de notre ami commun qu’il était sincère. Sincère comme un instragramer. 

Et ces galets, avec le recul, n’étaient pas s’il mal faits, c’était un travail soigneux : plutôt que de rire j’aurais dû dire que je trouvais ça beau. 

La scène s’est répétée, un ou deux ans plus tard, dans le même appartement en soupente. 

L’artiste avait seulement changé. C’était cette fois, comme il disait, avec un sens ambigu de l’autodérision, un artiste peintre, qui peignait à l’huile de petites toiles figuratives. 

Il était cependant plus moderne que cet intitulé désuet. 

C’est ainsi sur un iPhone, l’un des premiers que je manipulais, que j’ai regardé le portrait de son petit frère. La résolution de l’image excédait largement la taille de l'écran, et j’ai regardé l’image par petits bouts, la carnation des lèvres, l’humidité des yeux, les méplats des pommettes. 

Je n’avais jamais consommé de peinture ainsi. C’était comme si je n’avais jusque-là mangé que du poisson pané et que j’entrais dans un restaurant de sushi. 

Est-ce que pour autant je trouvais ça beau ? J’étais je crois plus impressionné que séduit. 

Le choc esthétique était irréfutable mais comme dans une expérience de pensée bourdieusienne je n’étais pas certain que ça irait dans le salon de mes parents. 

C’est un peu le jeu auquel joue l’art depuis l’impressionnisme et le salon des refusés. 

À l’âge d’or du skeuomorphisme, quand Apple se souciait de faire du novateur iPhone un produit de grande consommation, et de donner à son écran toutes sortes de reliefs en trompe-l’œil, les galets peints de mon graphiste et de ma sœur s’étaient au contraire retrouvés valorisés dans toute sorte d’applications qui simulaient une eau virtuelle. 

Le visage qui les remplaçaient ce soir là n’avait pas leur fini irréprochable. 

Il y avait quelque chose de douteux, d’inquiet dans cette peinture. 

Je le dis sans nullement diffamer le talent du peintre en question : j’ai ainsi acquis ultérieurement deux œuvres de lui. D’abord une petite nature morte en aquarelle qui représente, pire que la raie de Chardin, les restes agglutinés et visqueux d’une soirée parisienne. 

Je possède aussi un tableau à l’huile de l’agonie de sa grand-mère — je l’expose cependant derrière une porte, inconscient rappel de cette pièce de menuiserie que fit fabriquer Lacan pour dissimuler L’origine du monde. 

Mais la couleur mourante des draps d’hôpital, que je retrouve à chaque fois que je ferme la porte, vaut pour moi le célèbre petit pan de mur jaune du tableau de Vermeer. 

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