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Dessin d'un pavillon de l'exposition universelle de Paris. 1900.

L'illusion de la Belle Époque

3 min
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La Belle Epoque a survécu à toutes les attaques de la vérité historique — et elle a survécu précisément, grâce à Arsène Lupin et à Proust, comme un trésor littéraire.

Dessin d'un pavillon de l'exposition universelle de Paris. 1900.
Dessin d'un pavillon de l'exposition universelle de Paris. 1900. Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI - Getty

J’ai lu à une ou deux années d’écart La Recherche du temps perdu et Les aventures d’Arsène Lupin. Ce sont deux événements qui s’associent, deux œuvres qui se complètent et qui se coordonnent à offrir à la Belle Époque sa mythologie complète, pour la condenser dans quelques symboles inoubliables : l’œil de verre d’un conspirateur, un verre d’alcool bu dans le train, une cantatrice tuée par une météorite, des émois sexuels dans les jardins des Champs-Élysées, une broche cachée dans une statuette, un spécialiste inépuisable de l'onomastique, une liste de ministres sur du papier pelure d’oignon, un peintre de marine, un complot du Kaiser, un chemin de fer d’intérêt local, des exercices de gymnastique adaptés à la cellule d’une prison, l'agrandissement photographique d’une pièce frappée par l’ordre de Malte. Les entrées thématiques s’entremêlent, la hiérarchie littéraire devient de moins en moins claire et on ne peut tout à fait exclure que, si Proust avait fait rayonner les absides de son livre jusqu’au rêve fractal d’un réseau neuronal, si Maurice Leblanc avait lentement fait épaissir son gentlemen cambrioleur jusqu’à lui conférer la sombre majesté du Baron de Charlus, les deux œuvres auraient fini par se rejoindre. 

Figées dans la même gelée historique, les deux œuvres pourraient lentement se troubler et se confondre. 

Leurs pièges géographiques se répondent : Combray qui passe, au moment de la guerre, de l’ouest à l’est du bassin parisien pour y être plus facilement détruit ; l’aiguille brodant l’énigme du trésor des rois de France, qui passent d’un château dans la Creuse au célèbre stack d’Étretat — et le tout, creusé de passages secrets et de réminiscences. 

Ce sont ces deux œuvres qui donnent à la Belle Époque sa composante singulière — l’impression qu’on est là-bas moins dans une tranche d’histoire que dans le temps fluctuant et assourdi du rêve. 

La Belle Époque, avec ses grosses joues de ballons captifs, a pourtant été transpercée cent fois par les historiens : de l’affaire Dreyfus aux zoos humains ; de la double vie de Thiers, fondateur de la République et massacreur de peuple, à celle de Jules Ferry, précepteur des nations et empereur d’Afrique ; de la crise du phylloxera à l’interdiction de l’absinthe ; des mineurs de Carmaux au Journal d’une femme de Chambre. La Belle Époque aurait dû, à force d’être dégonflée, enlaidie, déconstruite, être entraînée au loin, et ne plus jamais figurer, au-dessus de nous, comme un paradis de la mémoire pour romans nationaux, ou comme une île flottante pour feuilletons populaires aux héros moustachus. 

La Belle Époque a survécu, pourtant, à toutes les attaques de la vérité historique — et elle a survécu précisément, grâce à Arsène Lupin et à Proust, comme un trésor littéraire. 

Il est bien là, le dernier trésor des rois des France tant convoité par le gentleman cambrioleur et tant parcouru, en automobile, par Marcel Proust, de la bible d’Amiens aux églises normandes.

Le comte de Chambord, par son renoncement au trône, a fait entrer la France dans le château qui porte son nom. 

Et ces jeux snobs et compliqués avec l’aristocratie, tels que les pratiquent Charles Swann ou Arsène Lupin, sont une cérémonie des adieux. 

La France, à travers eux, s’émerveille d’être enfin une république, sans avoir renoncé pour autant aux lourdes strates géologiques de son histoire. Et il fallait bien ces personnages interlopes de snobs pour passer librement de la quincaillerie consonante, de la verroterie faisandée de l'aristocratie à l’écume en carton-pâte de la bourgeoisie triomphante. 

C’est l’époque où les hôtels particuliers du Faubourg Saint-Germain commencent à devenir des ministères et il est assez cohérent que l’époque trouve à s’incarner dans Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur : la République est en train de réussir, là-bas, le casse du millénaire. La Belle Époque, modèle achevé et inavouable de révolution marxiste, s’achève logiquement par un double mariage : celui du neveu de la duchesse de Guermantes avec la fille de Swann, son intellectuel de salon, son domestique amélioré, et celui de Madame Verdurin, la célèbre muse de Vinteuil, avec le prince de Guermantes. 

Soudain, Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, ne sait plus qui cambrioler : le trésor des rois de France est devenu propriété inaliénable de la nation. 

Ne lui reste en fait qu’à changer de métier, comme l’y invitaient déjà ses jeux troubles avec le Kaiser, et à devenir agent secret — à devenir James Bond ou OSS 117.

Les adaptations les plus réussies des aventures d’Arsène Lupin restent d’ailleurs, à ce jour, les Missions : Impossibles. Arsène Lupin c’est Charles Swann passé de l’Élysée au monde des ambassades.

Arsène Lupin, c’est Tom Cruise : le plus proustien des héros de cinéma. 

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