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Forêt de Châtillon-sur-seine

La Bourgogne

3 min
À retrouver dans l'émission

Le principal tourment patriotique, c’est que la France existe

Forêt de Châtillon-sur-seine
Forêt de Châtillon-sur-seine Crédits : PHILIPPE DESMAZES - AFP

J’associe spontanément la Bourgogne à un grand émoi patriotique. J’avais pris, un jour d’hivers, le train à Venise pour rentrer en France, et j’avais détesté les structures agraires de la plaine du Pô, tous ces enclos d’origines romaines aussi réguliers qu’un quadrillage au-dessus d’un chantier archéologique, j’avais été déçu par la pauvreté rationaliste du paysage, cela ressemblait à la énième mosaïque exhumée dans l’atrium d’un complexe latifundiaire, cela ressemblait à un triste problème de mathématiques antiques : étant donné le nombre de parcelles, calculer le nombre d’amphores qui seront nécessaires pour stocker tout le blé produit. 

Je m’étais endormi là-dessus, c’était un train de nuit, et je m’étais réveillé à l’aurore au milieu des gelées blanches de la Bourgogne. 

La terre avait là une douceur que j’avais oublié au contact râpeux de la plaine italienne, elle était modelée par la main invisible non du rendement agraire mais des générations, tirée par les églises, enfoncée par les labours, elle avait la fausse monotonie d’une sinusoïdale, pleine de creux ravinés comme des glas et des coteaux enlevés comme des carillons.

J’avais des excuses, cela faisait trois mois que je n’avais pas vu la France et je me réveillais : un mélange d’effet tunnel et de ‘barrésisme’, la Bourgogne comme expérience de mort imminente d’un étudiant en Erasmus, comme un tourment patriotique.

Mais le principal tourment patriotique, c’est que la France existe.

Souvent les historiens, partis du constat que la France est trop grosse par rapport à la taille normale des pays européens, s’amusent à l’effeuiller comme un artichaut de pays possibles — le premiers duché qui tombe, c’est justement la Bretagne, la patrie de l’artichaut. Le comté de Toulouse, notamment avec l’hérésie albigeoise, est également facile à détacher. Et si le duché de Bourgogne, semble mieux résister, c’est essentiellement dû à sa proximité trompeuse avec Paris — on y entre encore aujourd’hui par la ville de Sens, ville du bassin parisien encore, avec sa cathédrale gothique. 

Mais la Bourgogne, anomalie monstrueuse du féodalisme, a frôlé plusieurs fois l’état de royaume. Toute ramassée aujourd’hui autour de Dijon, toute vendangée autour de Beaune, elle possède encore la forme d’un état fantôme, pour celui qui consulte les cartes historiques : c’est l’ancien centre de l’Europe, le lieu des grandes foires, le point de contact entre les Flandres et l’Italie, la partie centrale de l’Empire de Charlemagne. 

C’est l’outil par lequel, comme une grosse cuillère à glace, les ennemis du roi de France ont sans cesse tenté de faire tomber Paris en faisant fondre son hinterland. 

La guerre de Cent-Ans n’est rien d’autre qu’un énorme bœuf bourguignon qui serait presque venu à bout de la dureté héréditaire du royaume de France.

On trouve encore à Paris les reliques de cette guerre : la tour Jean Sans Peur, à la voûte flamboyante et végétalisée comme un bouquet garni ; un panneau, rue Saint-André des Arts, qui signale qu’ici même un certain Perrinet Leclerc aurait ouvert la porte qui devait livrer, provisoirement, Paris aux Bourguignons.

Le royaume de France sera bientôt aussi petit qu’une comptine : “Mes amis, que reste-t-il à ce dauphin si gentil ? / Beaugency, Orléans, Notre Dame de Cléry, Vendôme”.

La suite, vue de Paris, tient en cela du prodige — mais peut irriter vue de Dijon.

Fondant depuis Sens jusqu’à Vézelay à vélo, j’ai voulu symboliquement me joindre à la contre-attaque, en acceptant dans un premier temps tous les escargots et les Mercurey qu’on me proposait, pour endormir toute méfiance, avant de me faufiler, avec un complice, sur le grand échafaudage qui entourait la basilique. J’ai touché, là-haut, avec une ivresse authentique, la mousse qui poussait sur le faîte du toit, avec l’impression d’être arrivée devant Jérusalem.

Mais surpris par un prêtre en plein selfie avec Saint-Jean, nous avons dû piteusement désescalader le monument.

J’avais de toute façon fini par comprendre que ces tuiles ne dataient que de l’époque de Viollet le Duc, que l’énorme couvercle de l’histoire officielle avait été vissé au monument encore plus solidement que mon échafaudage et que l’appartenance de la Bourgogne à la France n’était plus vraiment discutée par personne.

La Loire, récupérée le lendemain à la Charité sur Loire, possédait bien pourtant, dans son orientation nord-sud, quelque chose d’une frontière naturelle, bien soulignée par les deux bornes hyperboliques de la centrale de Belleville, et mal refermée, à l’endroit où la Loire pivote vers l’ouest, par le pont Canal de Briare, qui apparaissait là, brillant de toute son ingénuité saugrenue, comme une sorte de barrière de douane entre la Francie et la Lotharingie fantômes.

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