LE DIRECT
France, La Roche-Guyon, Val-d'Oise (95)

La campagne

4 min
À retrouver dans l'émission

La banlieue, en littérature, est un monde fataliste. La campagne est plus imprécise.

France, La Roche-Guyon, Val-d'Oise (95)
France, La Roche-Guyon, Val-d'Oise (95) Crédits : Gérard Labriet / Photononstop - AFP

La supériorité évidente de la région parisienne sur le reste du territoire français tient au fait que les panneaux d’agglomération y sont correctement posés : on passe sans discontinuité du Raincy à Villemomble, de Vigneux à Draveil.  

Le tissu urbain est si dense, d’ailleurs, que les seules cartes valables ont longtemps été ces grand recueils alphabétiques à couvertures noires qui sacrifiaient la bucolique connexité du paysage à des exigences de lisibilité et d'accessibilité ; le découpage Michelin, par grandes fauchées satellitaires analogiques, qui distribuait l’espace en cases mitoyennes, de Calais à Perpignan, avait dû ici céder la place à un algorithme alphabétique — il fallait deux cent pages pour passer, d’un bout à l’autre des pistes d’Orly, d’Ablon-sur-Seine à Wissous. Le tissu urbain est si serré que le seul fait d'intercaler une entité entre deux villes juxtaposées suffit à nous faire basculer dans un récit fantastique vers un espace intermédiaire, illogique, étouffant. 

C’est ce qu’a compris Emmanuel Bove en prenant pour objet d’un de ses récits les plus singuliers la ville presque imaginaire de Bécon-les Bruyères, gare vestigiale de la ligne Versailles-Rive Droite et municipalité engloutie par les villes voisines de Courbevoie et Asnière. Ici, à 9 minutes de Paris-Saint Lazare, dans cette ville obligée de se soulever sur le sol et de se tenir sur la tranche, transparente, comme une préparation de laboratoire, les déterminations sociales et géographiques apparaissent plus serrées qu’ailleurs, ici le quotidien minutieux ressemble à la vie dans une principauté à l’étiquette implacable. 

La banlieue, en littérature, est un monde fataliste. La campagne est plus imprécise. Cela tient d’abord au fait que les panneaux de sortie et d’entrée dans les villages sont disjoints, comme s’il y avait des trous dans la carte, des zones sans juridiction ou bien aux juridictions trop lointaines. Où sommes-nous, derrière le panneau barré de sortie d’agglomération ? Dans la commune encore ou dans l’espace générique de la campagne française ? Le cadastre est-il à la mairie ou dans une annexe départementale des archives nationales ? Sommes-nous ici dans un ancien terroir ou dans le royaume déterritorialisé de la PAC ? Ou bien sommes-nous déjà arrivés, en suivant la piste étroite d’une route qui suture les champs infinis,  aux frontières du monde connu, dans un équivalent rural du far west ?  

Le réflexe, à vélo, c’est de s’arrêter, au bord de l’inconnu, dans le petit cimetière, pour y remplir une dernière fois ses bidons, en lisant les noms sur le petit monument aux morts ou en calculant l’âge des enfants derrière les tombes en berceaux cassés. La campagne flotte au loin comme une guirlande à fanions entre deux clochers. Les communes rurales, sans défenses face à la mélancolie du monde, ne lâchent rien, pourtant, jusqu’au dernier moment. Le dernier pavillon du dernier lotissement pavillonnaire aura encore son lampadaire, son morceau de trottoir et son caniveau en béton. 

La campagne aura été retardée le plus longtemps possible, repoussée par l’étalement urbain  — les géographes ont d’ailleurs pris l’habitude de décrire le paysage pavillonnaire comme des grands ensembles de tours couchées sur le sol. La campagne est un immense rooftop végétalisé. La campagne porte les stigmates d’une catastrophe urbanistique.  C’est une ville dont on aurait arraché les canalisations souterraines — ne resteraient, au bord des routes, que des fossés hâtifs —, qu’on aurait rapidement reconnectée au réseau électrique en tendant des câbles provisoires entre des poteaux de bois et dont on tenterait de faire revivre les rares vestiges bâtis, ceux des ruines agricoles, en les transformant en chambres d’hôtes.  

La vie de village s’est d’ailleurs lentement déplacée vers la campagne frontalière : c’est à la déchetterie, comme sur la place de l’église autrefois, qu’on se croise aujourd’hui. Le responsable du tri est souvent le dernier employé municipal des villages isolés — le prêtre tourne sur une dizaine de paroisses, le boulanger alimente un distributeur automatique, l’école a fermé et tout se gère désormais à l’échelon de l’intercommunalité.  Les cinq ou six bennes de la déchetterie sont disposées en étoile autour d’une butte artificielle. L’ensemble reprend, étrangement, la structure oubliée d’un tumulus, avec ses allées remplies de mobilier funéraire.   

La disparition du village comme entité administrative semble inévitable. Les panneaux aux liserés rouges et aux surfaces réfléchissantes semblent destinés à se flétrir et à prendre les teintes endeuillées des panneaux signalant les lieux-dits en italique. Le maire imprime à la Toussaint, en rêvant d’un hypothétique phénomène de surpopulation, la liste des concessions du cimetière à renouveler d’urgence. Loin en contrebas dans la vallée invisible, le bras d’un bassin de décantation continue à tourner sur lui-même.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......