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La première édition de fête de l'automne à Argentré

La campagne, ou comment j'ai fini par céder à l’appel fallacieux du terroir

3 min
À retrouver dans l'émission

J’essaie de garder mes distances et de demeurer le plus longtemps possible un parisien un peu sauvage — j’ai peur d’une acculturation trop rapide.

La première édition de fête de l'automne à Argentré
La première édition de fête de l'automne à Argentré Crédits : Aurélien Bellanger

Le village s’appelle Argentré et les gris lumineux des nuages d’octobre lui donnaient bien une teinte argentique. La terre était mouillée comme du papier photographique et la principale activité du week-end avait été de contempler les affleurements plissés de l'argelette, une variété locale de schiste feuilleté, sous l’eau d’une mare qui, fraîchement curée, n’avait pas connu, depuis un siècle, une telle transparence. 

C’était la mare de mon grand-père, presque centenaire lui-aussi, et j’avais été surpris, en lui rendant visite aux Urgences de l’hôpital où il avait été admis après une mauvaise chute, par l’égale transparence de sa peau. 

La dégradation des choses a toujours été son grand souci : je l’ai toujours vu enfant, comme un guerrier préhistorique, tailler des bâtons, polir des outils et ligaturer à l’arc électrique toutes sortes d’objets métalliques. Il luttait sans relâche contre le passage du temps, contre la pourriture du bois et la reprise des ronces, il graissait sans fin ses engins agricoles et repeignait en noir, à l’huile de vidange, les portes des étables. L’entretien de ses clôtures et de ses haies pouvait le mobiliser jusqu’en pleine nuit, quand il était surpris par l’arrivée soudaine d’une vache dans la cour — évènement que je ne peux que rattacher à cette autre brutale effraction dont j’avais été le témoin, enfant, quand les viscères d’une vache, que le vétérinaire venait d’inciser pour pratiquer une césarienne, s’étaient brutalement déversées sur une planche de bois. 

Il aurait aussi existé, en des temps lointains seulement accessibles au détecteur de métal, une mare que mon grand-père aurait lui-même comblée en la remplissant de ferrailles. 

Les travaux des champs sont désormais plus doux, j’ai aidé à replacer une ancienne auge, longue comme un cercueil mérovingien et désormais remplie de pensées, sur la pelouse qui mène à la mare désormais transparente, et j’ai déversé des cailloux gris dans les incises aquatiques du ciel, qui crevaient ici ou là la cour. 

J’ai aussi aspiré ma voiture, remis une bûche dans le feu, longé une rivière, acheté un rôti et caressé un chien qui s’appelait Netflix : une belle partie de campagne. 

J’ai discuté aussi de tracteur avec mon oncle, arrivant à la conclusion que cela serait pour les enfants une belle leçon de choses que d’en démonter un : je pouvais sans doute en trouver sur le Bon Coin pour le prix d’un ordinateur.

J’avais d’ailleurs entreposé ma collection de Minitel ici même dans l’ancien poulailler, qui sert aux enfants de salle informatique. 

Cela compense un peu l’impression générale que m’a toujours fait la campagne, celle d’être une machine mal finie, une machine aux carters éclatés, au fonctionnement douteux. J’ai besoin d’imaginer un tracteur pour supporter vraiment le spectacle des champs — le tracteur comme une sorte de soupape de sécurité au désordre de la nature.

De la même façon les haies vives m’angoissent toujours un peu par leur caractère ambigu : on ne sait jamais si on pourrait ou non les traverser, si c’est du végétal ou du bâti. Ce portillon que les ronces engloutissent, je l’empruntais autrefois, et aucune plante ne me consolera jamais de la disparition de cette archaïque charnière, de ce loquet humanisé.

Devant les mûres, je pense, pour me rassurer, à des bocaux de confiture étanches. 

Si je vivais à la campagne mon bilan carbone serait abominable, je posséderais, de la souffleuse à feuilles au quad en passant par le motoculteur et la motopompe, au moins une douzaine de moteurs thermiques. J’essaie de garder mes distances et de demeurer le plus longtemps possible un parisien un peu sauvage — j’ai peur d’une acculturation trop rapide.

Après m’en être un peu moqué, et dénoncé en elle un élément de folklore feint, à l’américaine, j’ai pourtant fini par céder à l’appel fallacieux du terroir, en entrant dans la salle des fêtes pour assister à la fête de l’automne — événement prétendument traditionnel qui se déroulait ici pour la première fois.

C’était comme un petit salon de l’agriculture, avec bien rangée sur les tables plus d’une centaine d’espèces de pommes posées sur des assiettes en plastique blanches.

Il y avait aussi une sorte de crèche grandeur nature, avec des hulottes empaillées, des vesses-de-loup et des citrouilles gravées d’impressionnants messages. On pouvait également essayer un instrument de musique électronique qui mêlait habilement des demis-pommes, des fourchettes et une carte Arduino. 

J’ai fait un selfie prémonitoire, que j’ai envoyé à un ami, qui m’a fait part  d’une impression dérangeante, que j’avais moi-même depuis quelques minutes : on dirait vraiment une chronique préécrite d’Aurélien Bellanger — comme si j’étais à mon tour devenu transparent au paysage. 

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