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Un planisphère

La carte et le territoire

3 min
À retrouver dans l'émission

La carte comme objet de négociation : on fétichise toujours un peu trop la forme des pays et la taille des empires, oubliant que le territoire sur lequel ils régnaient, ils ne le connaissaient pas eux-mêmes.

Un planisphère
Un planisphère Crédits : Florian Pfahler / EyeEm - Getty

L’essentiel du travail en orbite, au sein de l’ISS, consiste à effectuer des tâches ménagères, à repousser les moisissures, à recapturer la salive et la sueur, à éviter à ses passagers le destin tragique de ceux d’un des vaisseaux du film Sunshine, entièrement recouvert d’une épaisse poussière grise : c’était tout ce qui restait des membres de l’équipage, après leur lente digestion par les acariens de leur peau. Les tâches ménagères au sein de l’ISS apparaissent soudain essentielles et vitales — et toute cette poussière, ces champignons, ces squames figuraient comme les résidus célestes de ce que les hommes étaient venus fuir là-haut, la part maudite de leurs nations, leurs no man’s land frontaliers, les cendres de leurs morts.

Il existe une surprenante analogie, et pas seulement structurelle, entre la station spatiale internationale et l’ossuaire de Douaumont : là-haut les frontières terrestres n’auraient plus court, là-haut ce serait toujours Noël 14, là-haut ce serait toujours le 15 juillet 1975, jour de l’apothéose pacifique de la guerre froide et de la poignée de main, après la première embrassade des capsules Apollo et Soyouz, entre Stafford et Leonov, à la verticale de la ville de Metz. 

Ce premier mécano de l’espace, cette déchirure céleste des frontières terrestres rappelle d’autres visions, plus anciennes mais tout aussi pacifiques des jeux entre nations : on est ici très proche du monde rêvé des collectionneurs de timbres, de ses découpages savants et de ses collages surréalistes, quand l’opéra de Sydney accompagne, sur le coin d’une enveloppe, un éléphant d’Afrique, ou qu’une Victoria salue un Bolivar — un monde où les frontières se chevauchent, où les pays, comme ces images tremblées qu’on voit au fond d’une lunette, sont réduits à quelques symboles et à quelques visages, un monde sans hiérarchie, entre les grands hommes et les espèces en danger, les produits du génie humain et les merveilles de la nature. Le monde, vu depuis une collection de timbres, ressemble bien à la baroque ISS, à un monde messianique enfin sorti du temps des guerres et de celui des écrasants aplats continentaux, comme si l’ISS était la petite clé en bois du casse-tête chinois de la géopolitique et que là-haut, avec leurs petits drapeaux nationaux, légers comme des timbres et soudain libérés de la gravité terrestre, les pays se recombinaient au hasard, selon l’ordre de leurs préférences ou suivant le dessin secret de leurs écoutilles : ce bras sera canadien, ce dôme vitré italien, ce laboratoire japonais, et les hommes flotteront librement de l’un à l’autre. 

On fétichise toujours un peu trop la forme des pays et la taille des empires, oubliant que le territoire sur lequel ils régnaient, ils ne le connaissaient pas eux-mêmes. L’empereur de Rome avait beau envoyé des légions à ses frontières, l’empereur de Chine faire rouler un chariot qui pointait toujours vers le sud, comme une boussole inversée, la forme de leurs empires leur était inconnue : on lit trop rapidement le célèbre adage comme quoi tous les chemins mènent à Rome comme une grande réussite, en termes d’infrastructures, alors qu’il faudrait y voir plutôt un sérieux problème d’aménagement du territoire : Rome était tout au plus le principal sommet d’un graphe, mais le barycentre de l’empire était géographiquement et mathématiquement introuvable. 

Et peut-être notre fétichisme actuel pour les pays et les frontières est aussi imbécile et aveugle : les oiseaux migrateurs se moquent de nos frontières naturelles comme le nuage de Tchernobyl a autrefois snobé le rideau de fer. 

Même l'une des premières cartes modernes, celle de Cassini, exprime moins bien la réalité vécue des habitants du royaume de France que ces fascinantes cartes anamorphosées qui décrivent la propagation de la Grande Peur, à l’été 1789. 

La carte la plus fidèle que j’ai vue ces derniers mois était ainsi dans l’exposition sur les cartes du Moyen-Âge et de la Renaissance, aux Archives Nationales, une carte modeste et un peu naïve, mais dont le mode de composition, relationnel et négocié, la rendait pourtant plus précise que toutes les cartes que j’ai vues dernièrement : il s’agissait d’un document judiciaire, d’un diagramme composé en 1473 dans le cadre d’un procès opposant des riverains de l’Eure, à la suite d’une décision royale visant à rendre celle-ci navigable, à un seigneur local désirant percevoir un droit de péage sur cette navigation. S’en étaient ensuivies d’importantes échauffourées, et une tentative de redéfinition collective des espaces concernés, notamment du moulin-péage et de son bief. 

La carte, malgré ses maladresses, en acquérait une précision inégalée, et presque prophétique : ce coin de France, en aval de Chartres, c’était déjà le territoire des futurs gilets jaunes. 

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