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Un chimiste dans un laboratoire

La chimie

4 min
À retrouver dans l'émission

Ma boîte de Chimie 2000 me ramène au Moyen- âge, à l’ère de la résurrection des salamandres et de la pierre philosophale.

Un chimiste dans un laboratoire
Un chimiste dans un laboratoire Crédits : Andrew Brookes - Getty

En voulant acheter une boîte de chimie à ma fille pour son anniversaire, j’ai découvert que la quantité de produits autorisés à la vente avait chutée, en un quart de siècle, de façon inquiétante. 

Avec ma boîte de Chimie 2000, qui contenait au moins 30 tubes de produits différents, j’avais encore l’impression de tout pouvoir faire sauter comme dans Gaston Lagaffe, même si j’avais d’abord suivi les instructions du manuel, et dilué deux doses d’oxyde de calcium dans un peu d’eau pour faire du lait de chaux. Mais en découvrant la lenteur du processus de filtration exigé pour le transmuter en eau de chaux, j’avais préféré reprendre une liberté mendélévienne. Je m'amusais en gros à tout mélanger et à tout faire chauffer jusqu'à ce que le petit bouchon en liège de mes éprouvettes saute au plafond comme si j’avais redécouvert la nitroglycérine.  

Un jour, au lycée, ma professeur de physique-chimie avait plongé un copeau de platine hors de prix dans une solution corrosive. Mais, miracle, aucune réaction chimique n'était venue altérer l’objet. C’était plutôt heureux, pour l’équilibre budgétaire de l’éducation nationale, mais un peu décevant pour la qualité de l’expérience. 

Ma fille n’aura pas tellement mieux : les quatre flacons de sa boîte réagiront le moins possible et ses lunettes de protection resteront un accessoire purement théorique. Pour compenser cet environnement réglementaire hostile un livret suggère d’aller chercher les ingrédients manquants dans la cuisine. 

Bien préparé un citron peut devenir électrique ; le sel de table peut s’agréger sous forme cristalline ; l’ADN contenu dans un goutte de salive peut être rendu visible avec un mélange de tequila, de sel et de liquide vaisselle ; les effets des antidépresseurs peuvent être euphoriquement contrés par du jus de pamplemousse.

J’ai l’impression, en comparaison, d’avoir grandi à des âges alchimiques, d’avoir connu des états exotiques de la matière. Ma boîte de Chimie 2000 me ramène au Moyen-Âge, à l’ère de la résurrection des salamandres et de la pierre philosophale. 

J’avais été intégré, à l’époque et vraiment contre mon gré, à la chorale de mon école primaire. Je détestais chanter mais j’ai des bons souvenirs du livret de l’opéra qui nous avait occupés toute une année : ça s’appelait Athanor et nous faisions revivre la légende alchimique de Valentin Basile, c’était agréablement mystérieux. 

Comme cette visite commentée de Notre-Dame qui faisait du monument une sorte de temple maçonnique : la guide nous répétait, devant chaque pierre marquée d’un signe secret, que la vraie cathédrale était un chemin intérieur. 

Ce serait peut-être ça, la meilleure expérience qu’il y aurait à extraire de cette boîte un peu fade de chimie contemporaine. Jeter quelques gouttes de vinaigre sur le linteau de la cheminée et regarder le liquide générer des cavités karstiques à travers lesquelles il s’échapperait jusqu’à la rue. 

Je me suis toujours demandé si mon chat ne cherchait pas une sortie en creusant à travers les granulats blancs de sa litière. Et c’est peut-être cela qu’ont cherché à la Renaissance les architectes des châteaux de la Loire : une sortie du moyen-âge, une façon de s’extraire, presque chimiquement, du temps compressé des saisons identiques. 

Les châteaux de la Loire  auront des courtines et des échauguettes, des meurtrières et des mâchicoulis ; ils ressembleront encore à des châteaux-forts, ils auront des tours de forteresse. Mais ils seront en tuffeau, en plâtre et en sucre, ils seront chantournés comme des cavités souterraines et si peu solides que les parties blanches et calcaires du pavage de la grande salle de bal de Chenonceau tomberont d’un étage géologique en dessous des dalles en marbre noir, en formant un étonnant quadrillage ondulatoire et incertain. 

Les château de la Loire sont faits pour disparaître. Mais l’eau de la Loire est à peine blanchie par ces folies dissoutes, le ciel à peine terni par cette poudre lumineuse. Les châteaux de la Loire flottent en suspension et la Renaissance ressemble à l’unique expérience de chimie que j’ai poussée jusqu’à son terme : le passage du lait de chaux opaque au ciel translucide de la modernité. 

Mais il reste peut-être, comme dans les légendes des astrologues et des homéopathes, un peu de poison invisible accroché aux parois des éprouvettes inoffensives — le plus redouté de ces philtres serait un perturbateur endocrinien caché dans la peau ignifugée des poupées en plastique et qui, comme un élixir de jouvence inversé, serait capable de changer d’un seul coup un enfant en adulte. 

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