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Des manifestants protestant devant les Nations Unies contre la détention de Ouïghours dans des camps en Chine.

En Chine, le manuel modernisé du totalitarisme

3 min
À retrouver dans l'émission

Dans les camps d'internement chinois se joue une ingénierie sociale poussée à son paroxysme : on traite là-bas les idées comme des germes.

Des manifestants protestant devant les Nations Unies contre la détention de Ouïghours dans des camps en Chine.
Des manifestants protestant devant les Nations Unies contre la détention de Ouïghours dans des camps en Chine. Crédits : TIMOTHY A. CLARY - AFP

Privé de VPN et prisonnier du décalage horaire, j’ai dû un jour regarder la télévision chinoise dans un hôtel à Shanghai — je ne veux pas me montrer spécialement cruel, c’était peut-être un programme de l’après-midi, et je n’aimerais pas qu’on se livre à l’analyse de la situation politique française après avoir regardé seulement quelques minutes des Miracles de l’amour. Mais la chose demeure, à plusieurs années de distance, largement inoubliable — à la fois en raison du thème retenu et de l’abominable qualité de la réalisation. Il s’agissait d’un téléfilm policier, et j’étais tombé sur l’instant crucial qui montrait l’attaque d’un check-point par une femme terroriste, qui serait heureusement neutralisée à temps par une femme militaire. Enfin c’est une reconstruction a posteriori, c'était tellement mal fait, tellement mal réalisé et atrocement monté qu’il m’a fallu des années pour y comprendre quelque chose : aucune coupe n’était bonne, on ne comprenait pas de quel côté était la Chine, de quel côté était le Terroristan, et sans de solides appuis venus de l’analyse filmique et de la géopolitique, j’aurais pu sincèrement croire à une production ouïghoure destinée à montrer l’héroïque résistance antitotalitaire d’un peuple opprimé. À moins, c’était à la rigueur l’hypothèse la plus bienveillante, qu’on soit dans le registre de la parodie, dans une version Armée populaire de Libération des Bidasses en folie, voire d’un machin à la Jean Yanne, une suite des Chinois à Paris située quelque part au milieu de la steppe. 

Mais la chose avait bien l’air sérieuse, et il fallait la prendre au premier degré, comme un opéra patriotique : cette attaque terroriste était un événement important, dans l’histoire de la Chine contemporaine, et l’armée populaire de libération avait remporté, là-bas, une victoire décisive contre le séparatisme ouïghour, sinon contre le jihadisme — au point de donner de ce petit incident frontalier une transcription télévisuelle. 

Quand le sage montre un poste de douane de la frontière kirghize, l’imbécile regarde la Grande Muraille ou le Grand Firewall : c’était l’avertissement que j’avais reçu de la Chine, en 2013. 

La publication par le New York Times, la semaine dernière des 400 pages des Xinjiang papers ne m’a ainsi pas complètement surpris : j’y avais été cinématographiquement préparé. 

Arrachées par un Jan Karski anonyme à l’opacité du gouvernement central — une opacité telle qu’on a parfois pu lire, sans réussir à déterminer s’il s’agissait de désinformation ou d’un pur fantasme machiavélien, que l’affaire hong-kongaise pourrait n’être qu’un écran de fumée lacrymogène destiné à cacher des règlements de compte internes au Parti — ces 400 pages nous donnent à voir de l’intérieur le fonctionnement d’un système concentrationnaire modèle — ou plutôt de l’extérieur, de l’autre côté de l’enceinte, mais du point de vue du bourreau ou de l’état policier. 

Il s’agit plus précisément, pour les pages que j’en ai consultées, d’un ensemble de questions/réponses, destiné à fournir aux étudiants ouïghours de retour dans leur famille des explications sur la disparition potentielle de celle-ci : 

Où sont les membres de ma famille ? Ils sont dans un camp d’entraînement [je traduis librement le terme training school  qui désigne, en novlangue communiste les centres de rééducation] mis en place par le gouvernement pour suivre une formation, une étude et un enseignement systématiques. Ils ont de très bonnes conditions pour y étudier et y vivre, et vous n'avez rien à craindre.

La raison d’un tel internement était détaillée plus : “Un membre de votre famille a été envoyé en mission d'étude parce qu'il a subi l’influence néfaste de l'extrémisme religieux et des idées terroristes violentes. »

Je ne sais rien ou presque des camps d’internements chinois, mais ces documents laissent deviner une ingénierie sociale poussée à son paroxysme : on traite ainsi là-bas les idées comme des germes. 

Et c’est pourquoi les internés ne peuvent pas rentrer chez eux. L’administration semble même agacée d’avoir à le répéter : “Il semble que vous ne comprenez toujours pas à quel point l’éducation concentrée est gérée. Habituellement, vous rentrez chez vous pour passer des vacances d'été ou d'hiver sans aucun problème. Mais si vous êtes insouciant et avez contracté un virus infectieux tel que le SRAS, vous devrez suivre un traitement fermé et isolé car il s’agit d’une maladie infectieuse.”

Ce que nous lisons là, c’est le manuel modernisé du totalitarisme. Ainsi de la réponse à la plus naïve des questions : « Ont-ils commis un crime ? Seront-ils reconnus coupables ? Ils n'ont pas commis de crime et ne seront pas condamnés. C'est simplement que leur pensée a été infectée par des pensées malsaines. »

Simplement. 

Aurélien Bellanger

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