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Salle ancienne avec de la fumée

La beauté

3 min
À retrouver dans l'émission

La beauté est un phénomène contracyclique

Salle ancienne avec de la fumée
Salle ancienne avec de la fumée Crédits : Cultura/Kondo Photography - Getty

Il reste ici ou là, dans les parties non encore rénovées de la Maison de la radio, des salles silencieuses recouvertes de moquette murale — un chat pourrait s’y promener librement comme en apesanteur. On y tombe, en entrant, dans un temps suspendu, on flotte, comme dans une cuve de privation sensorielle, dans les eaux trop salées d’une esthétique révolue — un temps d’avant sa naissance et dont le retour en grâce ne surviendra peut-être qu’après notre mort. 

La plus bel endroit où j’ai jamais été, la pastille déco, l’instant maison qui m’a le plus marqué, c’était la salle fumeur de l’internat du lycée ou j’étais en prépa. 

C’était presque une scène de théâtre, un sous-espace découpé dans une pièce plus grande et qui donnait l’impression de flotter comme un glaçon dans l’ancien bâtiment conventuel requalifié . 

Cube - archicube - hypercube : sa séduction géométrique n’était peut-être pas étrangère au vocabulaire de la khâgne.

On avait peint ses murs en vert et laissé la fumée faire le reste — tout patiner, tout recouvrir, tout avaler. Le mobilier, disparate et antique — une cendrier en verre massif, un téléphone en Bakélite, un canapé mou comme un paquet de tabac — possédait la lourdeur anachronique des fétiches lynchiens.

C’était comme si on avait tamisé les cendres du temps à la recherche des objets qui pouvaient le mieux témoigner de son passage.

Le lieu n’avait rien de terrestre, c’était comme une reconstruction mentale, un fantasme opalescent d’éternité. 

La réussite esthétique était totale. 

Le miracle a dû être démantelé depuis. 

La beauté est un phénomène trop contracyclique pour survivre longtemps : ce qui est beau, souvent, c’est ce qui arrive à maturité — la beauté commence quand les choses commencent à pourrir.

A l’heure où les phares des voitures coulent comme de la cire fondue, se répandent comme des écrevisses blessées qui nous supplient qu’on les achève, j’ai la nostalgie des optiques carrées des vieilles Audi, j’ai de la sympathie pour les gros phares de la R25. 

C’était l’époque délicate des phares jaunes, quand on photographiait Paris avec des longues poses pour transformer les Champs-Elysées en autoroute urbaine.

C’était l’époque de la moquette et du papier-peint.

A chaque déménagement nous montions avec mes soeurs sur une vieille porte qui laissaient voir, en ployant sous notre poids, sa structure en nid d’abeille, et nous arrachions joyeusement les fleurs oranges de la décennie passée, pour que nos parents puissent recouvrir les murs de nos futures chambres de motifs plus neutres et moins pops.

Les murs aujourd’hui sont plutôt peints, les planchers recouverts de parquet flottant ; c’est le triomphe aussi des douches à l’italienne et la fin des rideaux de douche.

Je regrette déjà la façon dont le temps s’accrochait aux oeillets des choses, la manière dont les meubles laissaient leurs empreintes dans l’humus des moquettes.

J’ai dû jeter cet été, après presque 20 ans d’usage, mon vieux séchoir à linge et j’ai renoncé au passage à l’antonomase, un peu vieillie, qui m’avait longtemps conduit à l’appeler Tancarville.

Il ne restera bientôt plus rien des années 70, du temps juste avant ma naissance. 

On a refait, il y a dix ans, les quais de la ligne 7 à la station Opéra. 

C’était un petit chef-d’oeuvre pop, en dégradé de bleu avec le mot Opéra écrit en grosses lettres blanches. 

On a mis à la place un pastiche Art Déco avec son carrelage blanc biseauté et ses bordures florales.

Les couloirs rouges vif du RER, qui transformaient le Paris souterrain en pamplemousse acide, disparaissent à leur tour. Comme ont disparu les TGV orange.

L’ancien logo de la SNCF me manque : je ne me ferais jamais au violet du nouveau — j’ai l’impression de regarder les branchies d’un poisson. 

Je me désole de la réapparition des ornements floraux dans le bâti contemporain. 

La seconde peau déchiquetée  de la tour First, dans l’axe de la Rue de Rivoli, me blesse encore les yeux.

Un mauvais goût hostile se répand dans les choses. 

J’ai mis 20 ans à m’habituer à la tête un peu bovine de Di Caprio mais Ryan Gosling me demeure inexplicable. 

Mon idéal de beauté a pris la forme futuriste ramassée et désuète, au mur de mon bureau, d’une Renault 5 Maxi Turbo jaune et blanche. 

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