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Eglise Sainte-Bernadette dans la ville d'Orvault (octobre 2018)

Orvault, chapelet de villages et centre du monde

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J’ai passé Noël à Orvault dans la banlieue de Nantes.

Eglise Sainte-Bernadette dans la ville d'Orvault (octobre 2018)
Eglise Sainte-Bernadette dans la ville d'Orvault (octobre 2018) Crédits : LOIC VENANCE / AFP - AFP

Les orvets ne sont pas des serpents mais des lézards qui ont perdu leurs pattes. Orvault, dans la banlieue de Nantes n’est pas une ville mais un chapelet de villages, séparés par des vallées humides, qui ont perdu leurs centre-ville. 

J’ai passé Noël là-bas, dans les rue d’un lotissement qui s’inclinait jusqu’à tomber dans la vallée du Cens, l’un sous-affluent de la Loire qui forme ce que les hydrologues appellent l’étoile nantaise — une zone humide particulièrement tenace et plus proche, dans sa structure intime, de la patte palmée d’un labrador que d’un objet céleste. 

J’allais justement courir là-bas, avec les chiens du quartier, entre les repas. Et c’est comme cela que j’ai fini par découvrir le centre perdu d’Orvault — un centre religieux.

Bretonnisation progressive

Il est dans la partie de la commune appelée Orvault Bourg, qui se distingue par son incroyable calvaire rocailleux en entrée de village, et ces vierges cachées partout, dans les moindres cavités des affleurements rocheux du sillon de Bretagne, ce long ressaut du massif armoricain  qui vient épingler, comme une broche, l’agglomération nantaise à la géologie bretonne. A moins que ce travail de couture soit assuré par toutes ces vierges  — il existe quantité de légendes bretonnes qui font de Saint-Anne, la mère de Marie, une finistérienne. Cette sensation d’acculturation, de bretonnisation progressive s’était encore accentuée, à mesure que j’étais descendu dans la vallée, avec le remplacement des petits pavillons crème de l’ancien plateau maraîcher par d’immenses maisons blanches, aux grand pignons morbihannais et aux tours de portes et de fenêtres en granite.

C’était encore la semaine de Noel et je me suis demandé comment leurs habitants arbitraient entre la simplicité de leur foi et la profondeur de leurs habitations — car je n’avais aucun doute sur le degré de religiosité de leurs habitants : il n’y avait presque aucun père noël, ce symbole païen honni, accroché aux gouttières. 

Les divinités pathétiques du petit électroménager

Je  sortais d’une expérience douloureuse avec la cafetière Dolce Gusto familiale. Passer quelques jours en famille, jusqu’à il y a peu, c’était retrouver le temps de sablier de la cafetière filtre et mettre une capsule, c’était comme une profanation du temps long familial. D’autant que la machine s’était avérée catastrophique à l’usage, son compresseur, clairement surdimensionné,  ayant fait trembler toute la cuisine pour un résultat plus mousseux qu’efficace — et j’étais sorti en colère contre Nestlé, contre Krups, contre la société de consommation et le monde industriel en général. Combien de temps allions-nous encore remettre notre destin entre les mains des divinités pathétiques et mortifères du petit électroménager ? 

Je me suis ainsi logiquement demandé comment les habitants des grandes maisons rocailleuses du Petit Chantilly — c’est le nom du quartier d’Orvault où j’ai passé Noël — géraient la présence vibrante d’une crèche au cœur de leurs pavillons pétrifiés. 

Il ne pouvaient décemment, à partir du moment où ils avaient souscrit à ce pieux rituel, considérer que leur maison valait plus que cette étable à Bethléem. 

L’image qui m’est apparue a alors été celle d’un hypercube — les deux habitations, se contenaient l’une l’autre et étaient prises ensemble dans un grand mouvement de convection géométrique, et ce devait être cela, la forme même de leur foi, la structure de leur rapport mystique au monde.

Paysage et trucage

J’en ai la confirmation en arrivant tout au fond de la vallée, au bout de l’impasse, après la dernière maison, là où la ville d’Orvault se terre si profondément qu’elle arrive à passer sous le périphérique nantais — la ville des hommes atteignait là le niveau de naturalité et de discrétion d’un mammifère aquatique.

Je m’étais justement baladé à Arcueil, au pied de l’aqueduc, la semaine précédente. Mieux, j’avais découvert, dans le livre d’Eric Alonzo sur L’architecture de la voie, que les romains, avec leur paganisme furieux, étaient si fiers de leurs aqueducs qu’il les faisaient parfois passer, à l’entrée des villes, sur des arcs de triomphe — j’avais ainsi appris à être attentif à la sacralité de l’eau.

Et j’ai retrouvé, justement, quelque chose de la dynamique spirituelle des habitants de mes maisons géantes en comprenant que ces dômes herbeux qui longeaient le cours du Cens étaient en réalité les puisards d’un égout invisible, creusé en dessous du lit de la rivière, et qu’on avait surélevés ceux-ci pour qu’en cas d’inondation les eaux de la rivière ne se mêlent pas à celles des égouts. 

Le paysage était ainsi truqué mais de l’avoir découvert avait été comme une révélation religieuse — j’étais arrivé, comme au centre du monde, à l’endroit où la civilisation serpentait autour du monde naturel, à l’endroit de leur impossible fusion.

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