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Lecteurs de journaux aux Tuileries à Paris. Illustration de Henri-Alfred Darjou pour le Journal pour rire, Journal Amusant (1862)

La révolution numérique

3 min
À retrouver dans l'émission

J’avais rendez-vous dans les ruines du Silicon Sentier

Lecteurs de journaux aux Tuileries à Paris. Illustration de Henri-Alfred Darjou pour le Journal pour rire, Journal Amusant (1862)
Lecteurs de journaux aux Tuileries à Paris. Illustration de Henri-Alfred Darjou pour le Journal pour rire, Journal Amusant (1862) Crédits : DEA / BIBLIOTECA AMBROSIANA / Contributeur - Getty

Je n’aimerais pas voyager dans le temps, principalement pour des raisons de confort. A une seule exception près : je me serais bien vu passer quelques mois dans un petit château au 18e siècle. Il me semble que là-bas ma qualité de vie aurait, à peu de choses près, pu égaler la mienne. 

Mon loisir principal aurait été de conspirer contre la Révolution.

Dans quel château réactionnaire notre époque rêverait-elle de se téléporter ? Il s'agit d’une époque, contrairement à la mienne, presque à portée de main. Une époque que beaucoup d’entre nous ont connu.

Une époque dont la restauration ne passerait pas par la violation d’un paradoxe physique ou historique, mais par un simple effort d’ascèse : il suffirait, pour y revenir, de couper internet. 

L’âge d’or du second 20e siècle recommencerait aussitôt. L’âge d’or de la presse, des terrasses de café et de la carte postale. L’âge d’or du livre, du cinéma et du commerce de détail.

Pas d’intellectuels précaires, pas de publicités ciblées, pas de robots russes.

On vivait mieux, en fait, quand c’était des missiles.

Les couvertures du Libé redeviendraient des événements. Le Monde arriverait à l’heure du déjeuner. La seule inquiétude serait de savoir si on avait des pièces pour passer un appel — ou mieux pour envoyer "MDR" par coursier à vélo. 

Car il y aurait des coursiers à vélo, encore, mais ils seraient moins fatigués que des livreurs Deliveroo : on négocierait en effet directement avec eux le prix de la course, et cela rendrait, au choix, nos projets d’adultères plus piquants ou plus prohibitifs. Il faudrait en parler à Lacan : il serait revenu, ses prix seraient les mêmes, pas de passage à l’Euro pour l’inconscient avait-il lancé une fois, et cela aurait été repris par une célèbre couv de Libé

Lacan était d’ailleurs tout à côté depuis que le centre du monde était revenu à Saint-Germain des Prés. 

Saint-Germain des Prés non pas pour son prix délirant du mètre carré, qui rend un peu douteux que des intellectuels y aient jamais vécu, mais pour une autre légende urbaine qui symbolise je crois à la perfection ce que nous avons perdu : on disait que le succès de Sartre, pendant la guerre, tenait à ce que L’être et le Néant, à sa sortie en 1943, faisait exactement un kilo, et qu’il avait avantageusement remplacé les poids sur les balances parisiennes.

Il y a dans cette légende l’intuition d’une commensurabilité entre les choses, d’un dialogue encore possible entre les idées, pas encore enfouies dans le cloud, et les objets du monde, pas encore considérés par le puritanisme contemporain comme des hybrides cancérigènes, comme des monstres mondialisés.

La révolution numérique n’avait pas eu lieu et j’en ai eu l’intuition en entrant dans un hôtel particulier du Sentier pour apporter un document physique — physique, c’est le point important.

Le Sentier, pour ma génération, évoque moins un monde de mannequins décapités qu’un mythe plus éphémère, celui du Silicon Sentier de l’an 2000 et de la bulle internet. C’était ici, à l’entresol des grossistes, qu’on aurait vu naître les premières start-up française. Juste pour donner une idée de ce que cela a représenté, symboliquement pour ma génération, qu’il me suffise de dire que notre adhésion à Uber a été plus sincère que celle de baby-boomers au marxisme.

J’avais rendez-vous, ce jour-là, non seulement dans le Silicon Sentier mais qui plus est avec une vraie autochtone : une jeune femme de 24 ans, salariée d’une société de production dont les locaux jouxtaient une start-up de plats à emporter, et qui ressemblait en plus à Hermione Granger — c’est-à-dire l’équivalent strict, pour les millenials, de ce qu’avait été Bardot pour les baby-boomers.

Il y avait des photos partout sur une table : elle finissait la maquette d’un livre. Et elle m’a avoué, très simplement, qu’elle venait de renoncer, pour l’instant, à son logiciel de mise en pages — celui-là même qui avait pourtant annoncé, dès les années 80, la révolution numérique dans les milieux de l’édition et de la presse.

Elle a évoqué aussi son ami fleuriste à Londres et j’ai confessé ma détestation grandissante pour les outils du cloud.

Le macbook, sur la table, ce soit-disant vélo pour l’âme, est apparu soudain aussi désuet qu’avaient pu l’être les premiers pignons fixes dans les années 2000 : une mode passagère. 

Alors à cet instant j’ai su que la révolution numérique était une révolution manquée, et j’en ai ressenti, moi qui ne pleure jamais, sinon à cause de Word, l’un des plus grands soulagements de mon existence. 

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