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Livres anciens dans une bibliothèque

Je suis devenu docteur en publiant mon premier roman

3 min
À retrouver dans l'émission

Le roman est comme une université de substitution.

Livres anciens dans une bibliothèque
Livres anciens dans une bibliothèque Crédits : aeduard - Getty

C’est ma scène préférée dans Mad Max et je l’ai presque vécue l’autre jour.  C’est dans le troisième film, sous le dôme du tonnerre, et ça se passe justement sous ce dôme, un dispositif inventé par Tina Turner pour rétablir un semblant de civilisation dans sa ville. 

C’est une variante, en fait, du duel judiciaire : deux hommes entrent, un homme sort. C’est ce que chante la foule et j’ai toujours trouvé ça conceptuellement génial, à peu près autant que le principe de la trinité : trois dieux entrent, un homme sort. Peu importe le crime, peu importe le combat, peu importent les individus. Deux hommes entrent, un homme sort. L’affaire est réglée. Une opération de pure magie anthropologique.

C’était exactement ce que j’avais vécu l’autre jour, en participant à la soutenance d’une thèse : une jeune femme était entrée dans la pièce, un docteur en était sorti. 

C’est une manie chez moi : je respecte beaucoup trop l’université. 

La vie idéale aurait été pour moi d’étudier à la Sorbonne à la fin du XIIIe siècle et d’avoir soutenu une thèse devant Duns Scot et Saint Thomas D'Aquin. 

Ou mieux encore de ne l’avoir pas encore soutenue car ils m’auraient demandé de l’améliorer sans fin et de compléter ma bibliographie. 

Le XVIe siècle, avec la généralisation de l’imprimerie, m’aurait un peu retardé, comme l’arrivée des revues en ligne à la fin du XXe siècle.

Découragé, j’aurais sans doute à un moment bifurqué vers la littérature et ses exigences de scientificité plus basse. 

C’est ce que j’ai fait, d’ailleurs. 

C’est un mouvement assez classique.

C’est le mouvement qu’avait fait Dante, dont on dit que La Divine Comédie serait la transcription scrupuleuse, en langue vulgaire, de l’enseignement latin des universités médiévales. 

Deux siècles plus tard Rabelais abandonnait à son tour le champ des études sérieuses pour se lancer dans le roman.

La même chose encore, en deux temps, s’est produite avec les Lumières, dont l’encyclopédisme laissait peu de place au roman, mais qui ont préparé le plus grand siècle romanesque qu’on ait jamais vu. 

Les grands romans du XIX e siècle ont quelque chose d’une université de substitution. C’est évident à la lecture de La peau de chagrin, l’un des premiers, des plus programmatiques romans de Balzac : Raphaël va emmener sa peau mystérieuse chez un chimiste, un physicien et un zoologue. 

C’est Balzac qui teste ici son âme : les grands romanciers ont toujours eu la nostalgie de l’université. 

L’université ravagée, déjà par ses divisions internes entre spécialité rivales, mais gardant encore un peu de sa magie médiévale, quand elle était l’unique portail entre la science et la foi, le plus puissant des véhicules mystiques qu’on ait vu assembler en Occident. 

C’est cela que le roman moderne tente en vain de reconstituer, jusqu’à l’éclat de rire, l’abdication finale de Flaubert qui, après s’être vanté, comme un doctorant idéal, d’avoir lu tout ce qu’on avait écrit sur Carthage pour préparer Salammbô, a fini son oeuvre avec l’université parodique de Bouvard et Pécuchet. 

Le projet, depuis, patine un peu.

Le professeur Brichot, de la Sorbonne, est clairement un imbécile dans La recherche du Temps perdu. Mais j’ai été surpris, à partir du moment où je me suis mis à les compter, du nombre de métaphores scientifiques qu’il y a chez Proust — à peu de choses près il n’y en a pas d’autres.

Je reste convaincu que l’unique projet romanesque qui en vaille la peine c’est de reconstituer, subjectivement, le rêve médiéval d’une université vraiment universelle.

A l’époque où j’avais romantiquement renoncé au roman pour me lancer dans l’écriture d’une thèse, j’avais lu, pour m’échauffer, le livre orange d’Etienne Gilson sur la philosophie médiévale.

C’est une suite de notices encyclopédiques. Mais à la toute fin du livre, Gilson réussit pourtant quelque chose d’assez éblouissant, et de strictement romanesque : il fait apparaître un personnage. 

Ce personnage, c’est Pétrarque. Gilson raconte comment celui-ci, au début avec gêne, puis en l’assumant de plus en plus, trouvait plus de plaisir à sa lecture de Cicéron qu’à celle d’Aristote.

Il est, dans le récit qu’en fait Gilson, le premier des modernes : celui qui, en conscience, mit la rhétorique au dessus de la philosophie.

Il finissait ainsi par devenir écrivain. La littérature, soudain, était moins un renoncement à la philosophie qu’une évolution de celle-ci. 

La littérature était le nouveau nom de l’université et j’étais devenu docteur, sans m’en rendre compte, en publiant mon premier roman.

Mel Gibson aurait été fier de moi. 

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