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Victor Hugo

Victor Hugo était un génie absolu et un romancier catastrophique

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J’avais fini par relire ses romans et par découvrir l’horrible vérité : c’était un génie absolu, sans aucun doute, mais c’était aussi un romancier catastrophique.

Victor Hugo
Victor Hugo Crédits : Photo Josse/Leemage - Getty

J’avais un objectif à mon entrée en Sixième : être le premier de ma génération à remplir les deux faces de ma petite fiche de prêt en bristol au CDI de mon collège. 

J’étais devenu un athlète de la lecture grâce à un truc imparable : je lisais tout, de la première à la dernière page, mais je ne comprenais rien, rien du tout, je laissais seulement mes yeux parcourir inutilement  des kilomètres. J’ai de vagues souvenirs, tout au plus, de la mort des personnages, qui m’impressionnait beaucoup en rompant cette monotonie cabalistique : celle d’André dans Guerre et Paix, celle d’Emma Bovary, celle de l’abbé Faria dans Le comte de Monte-Cristo — je me rappelle d’ailleurs étonnamment  bien des détails de la maçonnerie du Château d’If, comme des travaux de Fabrice avec les menuiseries de sa prison de Parme, comme si la mort était traitée, par le roman, comme un récit d’évasion. Je me rappelle enfin de la mort de Javert.

J’étais tombé, avec Victor Hugo, sur le principal contributeur de mon ambitieux projet de saturation de l’espace bristolien. 

J’ai ainsi emprunté les 4 tomes de ses œuvres politiques complètes. Je les ai lues en intégralité, et je n’en ai aucun souvenir. Ou peut-être un seul : à un moment Hugo disait de retourner son livre, et que ce serait comme une sorte de prière. Je ne voyais pas trop où il voulait en venir, mais à défaut de me faire rencontrer Dieu, cela m’avait fait faire un peu d’exercice.

J’ai retrouvé Hugo quelques années plus tard. Nous devions, par groupes de trois, faire des exposés sur tel ou tel aspect du Dernier jour d’un condamné et je m’étais retrouvé prisonnier, dans un jardin au fond d’une vallée et près de la gare de Ballancourt, d’un triangle amoureux dont j’étais sorti, pire que décapité, horriblement célibataire. 

Je n’en avais pas voulu à Hugo et j’avais fini par relire ses romans et par découvrir l’horrible vérité : c’était un génie absolu, sans aucun doute, un rival de Dante et de Shakespeare, mais c’était aussi un romancier catastrophique, alternant pages géniales et monstruosités littéraires. A un niveau qui frôle le handicap, le syndrome de Gilles de la Tourette.

Des pages géniales : le canon fou dans la tempête au début de Quatrevingt-treize,  la description de la roulotte à chien dans L’homme qui rit, de la pieuvre dans Les travailleurs de la mer, de l’éléphant de Gavroche dans Les Misérables

Des monstruosités : à peu près tout le reste. 

J’exagère évidemment. Mais Hugo a le grand défaut des génies : il est très libéral avec lui même, il se passe à peu près tout. Commencer le récit de la fuite de Jean Valjean par le grand égout de la rue de Provence avec 6 chapitres encyclopédiques consacrés au problème de la gestion des excréments urbains, même moi, je n’aurais pas osé — ou je m’en serais tenu à 5 chapitres.

Je suis aller visiter l’exposition sur les caricatures de Hugo et devant tous ces fronts gigantesques, ces barbes cotonneuses de Père Noël de centre commercial, ces jeux de l’oie de la gloire littéraire au centre desquels attendait, les bras croisés, des Hugo inexpugnables, j’ai cherché d’où venait le problème que pose Hugo à notre histoire littéraire, et à la littérature en général : tellement de dons pour en arriver à un résultat si chaotique, c’est à désespérer du génie. 

Je crois que j’ai trouvé la solution devant le cartel d’une œuvre d’André Gill qui représente l’écrivain, finalement dépourvu du flotteur de son front et se noyant comme Gilliat dans une mer verte et jaune. Victor Hugo, comme tous les caricaturés potentiels, était protégé par une loi qui exigeait que le dessinateur d’un portrait-charge obtienne au préalable l’autorisation de sa cible. Hugo était ainsi complice de ses caricatures.

Là où nous voyons, nous si petits et si ridicules, des exagérations et des disgrâces, lui ne voyait sans doute que des proportions parfaites : il avait sans doute toujours adoré ces grands fronts et s’il s’était finalement laissé pousser un barbe, c’était pour des raisons esthétiques — pour des raisons de symétrie.

La même chose s’est produite avec son oeuvre romanesque — sa contribution personnelle à l’art irrésistible de la caricature hugolienne : de son point de vue, celui d’un géant alangui sur Paris et écrasant toutes les lettres françaises, son oeuvre romanesque est excellemment réussie. 

C’est un point de vue hélas qui lui restera propre. Nous n’aurons jamais le droit, de tout en bas, qu’à la caricature.

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