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Bal de Vienne 2019.

La maison de Balzac

3 min
À retrouver dans l'émission

Il faut laisser le rousseausime maniaque aux pamphlétaires.

Bal de Vienne 2019.
Bal de Vienne 2019. Crédits : Gisela Schober - Getty

Je me demande ce que sont devenues les archives d’Emmanuel Ratier après sa mort, en 2015 — survenue, singulièrement, dans un accident de spéléologie. La spéléologie sociale, c’était la science d’Emmanuel Ratier, journaliste et libraire à la réputation détestable, mais infatigable archiviste de la vie parisienne, grand collectionneur, avant Facebook et Linkedin, des faits, des conjonctions et des hasards inexplicables dans la vie des élites françaises. 

Dans la cave de sa librairie parisienne, la librairie Facta, derrière l’église de la Trinité, Emmanuel Ratier, accumulait les fiches biographiques, et visualisait ainsi, de l’extérieur, protégé par la pureté sociale de sa situation — il était d’extrême-droite d’une façon que j’imagine volontiers sacerdotale, comme on s’interdit la lumière du jour et les joies de la photosynthèse médiatique, moins pour le plaisir pervers d’avoir les mains toujours sales des crimes de la Seconde Guerre mondiale que pour l’orgueil de posséder le monde sans lui appartenir. Emmanuel Ratier était un romantique, comme l’était Balzac, un réactionnaire malheureux prisonnier du présent et toujours obligé de fournir, pour lui garder son mépris intact, une quantité incroyable d’ingénierie sociale en holocauste. Sa seule façon de ne pas appartenir à ce monde, qu’il imaginait sans doute corrompu, c’était d’en connaitre tous les réseaux, tous les liens causaux, toutes les collusions possibles, de faire de Paris une énorme boule d’élastiques, qu’il devait regarder grossir dans coin de son bureau à mesure qu’il accumulait les fiches — les fiches comme autant de contraintes supplémentaires, de géodésiques nouveaux, de complots asphyxiants.

Cette esthétique, de la cave et du complot, est cependant compensée, chez Balzac — et c’est en cela qu’il est grand romancier — par une esthétique plus lumineuse, celle de la bienséance des salons, des relations cordiales, de la courtoisie des hommes. Le pouvoir n’est pas seulement un puits, c’est une tour. Balzac rédigeait des fiches innombrables, mais sur un papier si transparent que ses romans laissent encore passer la lumière.

Balzac savait toujours trouver des relations ne se limitant pas à des relations d’intérêt.

Et c’est précisément ce que les fiches d'Emmanuel Ratier occultent : que les gens aiment passer du temps ensemble et que le calcul étroit de leur intérêt est équilibré par le simple plaisir qu’ils ont de se voir, de s’apprécier, de médire, de comploter pour le plaisir, pour la joie toute humaine qu’il y a à faire société et à faire vivre en commun un ensemble de valeurs et leurs réfutations. Il n’y a pas plus agréable, plus délicat, plus moral, même, qu’une société humaine, si on lui pardonne d’emblée son hypocrisie et sa corruption — si on admet que celles-ci ne procèdent pas d’un lourd secret qu’elles dissimulent mais relèvent, à leur manière, de ses normes de politesse. Qui vaudrait vivre dans un monde où personne ne dirait jamais du mal de personne ?

Il faut laisser ce rousseauisme maniaque aux pamphlétaires.

On a trop souvent résumé l’architecture insolite de la maison de Balzac à un problème de créanciers : il lui fallait nécessairement deux sorties. Mais son charme actuel tient surtout à ce qu’elle soit sur deux niveaux, une entrée bucolique, aérienne, côté jardin, et une entrée par le bas, par une ruelle caverneuse : Balzac connaissait les deux mondes.

Tout cela m’est revenu en regardant Juan Branco parler, avec un talent romanesque indéniable, du macronisme en passant exclusivement par la porte du bas : en dénonçant les intérêts composés qui composent cette alliance contre-nature, en réalité si commode, entre la droite et la gauche. 

Tous les matériaux, expliquent-ils, sont venus par le bas, par la Seine fangeuse des intérêts privés, par les grandes barges plates et monotones du capital. Et s’il peut arriver que le Macronisme ait l’air d’une utopie paisible, comme sur les couvertures de magazines du couple Macron à la plage ou au ski, cela relève encore de la construction, du complot de Mimi Marchand, la reine des paparazzis, le Vautrin de ce monde. 

Juan Branco, et c’est tout à son honneur, ne laisse rien au hasard, il donne au récit macroniste la nécessité d’une légende.

Défaut typique des jeunes romanciers, Juan Branco achoppe pourtant sur un écueil évident : il ne croit pas un seul instant à son personnage principal.

Or, je pense qu’on ne peut rien comprendre si on ne reconnaît pas à Macron une innocence — ou une bêtise, si on a lu Cervantès — typiquement chevaleresque. C’est peut-être Mimi Marchand qui a bâti cette maison par la porte du bas, mais il est évident que Macron y est entré par la porte du haut. Il connaît ces fondations, mais ce n’est pas là qu’il a installé ses appartements.

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