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Vitrail dans la cathédrale Saint-Guy.

Les hagiographies

3 min
À retrouver dans l'émission

Faut-il canoniser Chesterton ?

Vitrail dans la cathédrale Saint-Guy.
Vitrail dans la cathédrale Saint-Guy. Crédits : FUTURE LIGHT - Getty

J’ai lu cet été, un peu par hasard, deux livres qui relèvent du genre un peu désuet de l’hagiographie, deux récits de vies saintes. 

Le premier était celui qui ressemblait le plus aux actes d’un procès en canonisation, qui pesait soigneusement le pour et le contre, qui soulevait d’inlassables objections pour y répondre ensuite, qui se montrait le plus réservé sur la question des miracles, et qui abordait, un peu longuement peut-être, la question des amitiés féminines de son prétendant — pour mieux vanter au final sa chasteté intacte. C’était une biographie du père Teilhard de Chardin, le célèbre paléontologue devenu à son corps défendant, avec sa théorie du Christ cosmique, de la noosphère et du Point Oméga, l’un des lointains inspirateurs du New Age et de la cyberculture. J’ai découvert le savant enthousiaste et le mystique rigoureux qu’il était, et je me suis passionné pour le caractère romanesque de ses relations avec l’Église, à laquelle il resta toujours fidèle, même quand elle lui interdit de publier ses réflexions théologiques. La vie de Teilhard de Chardin, sans que l’auteur de sa biographie ne prenne clairement position, c’est celle d’un homme qui risqua toute sa vie l’excommunication, mais qui finira peut-être par être reconnu comme un saint. Symbole possible de cette ambiguïté, j’ai découvert que le jésuite avait prononcé ses voeux dans l’ancienne collégiale Saint-Michel de Laval, qu’on détruisit dans les années 60 pour y construire un Suma — le premier supermarché du la ville, que j’ai connu enfant, orange et gigantesque, passé sous l’enseigne Stock.

Je me suis lancé ensuite dans la lecture du court essai que Chesterton avait consacré à Saint François d’Assise. J’avais déjà lu, cet hiver, son merveilleux essai sur Saint Thomas, mais j’avais judicieusement repoussé la lecture de celui-ci à la période estivale. J’ai appris, entre autres choses, que le saint, initialement baptisé Giovanni, reçut ce nouveau nom de son père, un drapier qui venait de rentrer de France, où il avait d’excellentes affaires. Et Saint François, le français, garda de ce nom l’habitude qu’il avait de composer des poèmes en langue d’Oc, et de mener, même en temps que celle de Saint, la vie d’un troubadour. J’ai sinon retenu du livre l’anecdote, presque réaliste, de son départ soudain vers l’exil intérieur de la pauvreté, son futur et invincible royaume, après avoir été convaincu de vol par son père : j’étais avec lui, entre son père et l’évêque, comme je l’avais été si souvent au collège, pris entre le directeur et mes parents, je me suis vu moi aussi, avec la chemise déchirée par une fuite quelconque, sortir rouge de honte de la cathédrale, et devoir, pour survivre à ce sentiment, inventer la fiction prodigieuse d’une élection divine, d’un appel irrépressible du destin. Cette scène, même si j’en retranche volontairement, ce que Chesterton ne fait pas, bien sûr, l’aspect religieux, c’est encore la plus belle scène de crise d’adolescence que j’ai lue dans un livre.

Alors j’ai été déçu, comme tous les chestertoniens, par la décision de l'évêque de Northampton, de ne pas soutenir la cause de la future béatification de l’apologiste. Et j’ai été, comme tous les chesteroniens, gêné par les trois raisons qu’il en donnait : certes l’absence de miracle attribuable était embarrassante, comme les interrogations de l'évêque au sujet de sa spiritualité. Mais l’accusation d’antisémitisme était, elle, clairement infamante — c’est l’opinion des chestertoniens en général, quoiqu’il est apparemment facile d’exhiber des preuves écrites du contraire. Mais l’homme, énorme, n’est pas un autre Céline. On pourrait à la rigueur le comparer à Bloy, auteur d’un Salut par les juifs dont on pourrait sans difficulté extraire des d’aphorismes antisémites, lesquels refléteraient pourtant assez mal l’esprit de l’ouvrage.

Larbaud, qui le connaissait bien, notait cependant qu’il y avait chez Chesterton, malgré sa bonhomie quelque chose de l’inquisiteur.

Que peut-on répondre, alors, à la fin de non recevoir de l'évêque de Northampton ? Qu’il y a chez Chesterton, sans doute, une sorte de fureur, qui a pu l’entraîner souvent jusqu’aux faux-pas de la caricature. Ainsi, même dans son portrait du doux Saint François d’Assise, des éloges de l’inquisition lui échappent. Mais s’il est vrai que, peut-être, sa vie spirituelle laissait à désirer, c’est probablement qu’il était trop occupé à écrire, et enragé à polémiquer contre les païens innombrables du positivisme triomphant, pour avoir le temps de prier. Chesterton ne sera pas un saint, et ce sera à nous, ses lecteurs, l’insolite communauté des chestertoniens, à intercéder sans fin pour lui, en lui pardonnant tous ses excès, comme prix de son génie inégalable, et un peu monstrueux.

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