LE DIRECT
Enfant timide

La conscience

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai été un cancre célèbre, un bouffon inégalable.

Enfant timide
Enfant timide Crédits : Miguel Sotomayor - Getty

C’est sans doute une légende urbaine mais même si c’est faux, c’est la meilleure histoire que j’ai jamais lue sur Reddit, ce générateur de mèmes et d’opinions bizarres. C’est même la meilleure histoire que j’ai lue de toute ma vie : si je mettais d’un côté cette histoire, et de l’autre toute la littérature mondiale, je crois que la balance pencherait encore en faveur de la première. 

Quelqu’un racontait qu’à l’âge de 10 ans, il était allé voir un psychiatre car il entendait une voix à l’intérieur de lui. Il s’est avéré très vite qu’il s’agissait de sa conscience. Il avait donc découvert, à 10 ans, que tous ces êtres humains si bien coordonnés autour de lui étaient, aussi pathologiquement que lui, des créatures conscientes. 

C’était présenté comme une histoire drôle mais cela pourrait être aussi l’histoire du diagnostic tardif d’un trouble du spectre autistique. 

En réalité, si j’ai d’abord éclaté de rire, cette histoire m’a touché. 

Je me suis souvenu que j’avais toujours été surpris de la facilité et de l’inconscience avec laquelle les autres envisageaient les relations sociales. 

J’ai acquis, je crois, une certaine aisance moi aussi. Il m’arrive par exemple de parler à la radio en direct. Mais je me suis dit, après avoir lu cette histoire, que cela avait été le fruit d’un travail continu, et d’un effort que j’avais peut-être jusque là sous-estimé — paraître normal, cela aura été la grande aventure de ma vie. 

La façon dont je m’y étais pris ne m’est apparue que récemment comme anormalement sophistiquée : je m’étais raconté une fable étrange, et beaucoup trop psychologisante, pour justifier certains troubles que j’avais constatés dans mon processus de conscience, une fable selon laquelle j’aurais été la personne la plus timide du monde, timide au point de ne pas vouloir qu’on puisse déceler cette faiblesse en moi. Je m’en suis rendu compte en entendant ma fille me dire qu’elle était timide pour justifier son refus de faire certaines choses, comme intégrer un groupe d’enfants au parc. Et timide, elle l’était, incontestablement. 

Mais si je me mets à sa place, jamais je n’aurais reconnu, si simplement, que j’étais timide. Il y avait dans ce terme un tabou absolu. Jamais je n’aurais pu le prononcer. Et j’ai tout fait, à l’école, pour donner de moi l’image inverse d’un timide. J’ai joué tous les rôle à l'exception de celui-là. J’ai été un cancre célèbre, un bouffon inégalable. 

Mais c’était une comédie, je l’ai toujours ressenti ainsi. Je le faisais presque en devenant une autre personne, en sautant dans le vide spirituel d’une personne inconnue, et qui n’était pas moi. J’ai tout fait pour paraître anormalement normal. Et les images qui m’en restent sont plutôt pathétiques : je suis en larme dans le bureau du directeur, parce que j’ai refusé d’obéir à l’une des ses injonctions et que j’ai pris la fuite ; je suis au milieu de la cour, ma chemise est déchirée, je saigne du nez et il y a du sang partout, parce que je me suis battu, impossible de me rappeler pourquoi, avec le maître de CM1 — il avait dû me dire de ranger mes billes ou de courir moins vite ; je suis dans la cour de mon collège, une obscure histoire d’heure de colle m’empêche de sortir, un surveillant me rattrape, je me roule par terre, je hurle, j’ai conscience du ridicule de la situation mais je suis coincé à l’intérieur d’elle, à moins de me blesser, je ne vois pas d’échappatoire. 

Tout cela témoigne avec le recul d’un rapport ambigu à la normalité. Je connais peu de personnes, à l’exception des rock-stars —dont le comportement normal consiste à se rouler par terre pour se conformer à un idéal-type — qui se sont si systématiquement roulés par terre pour qu’on ne les remarque plus. Et s’il m’arrive d’être un peu mégalomane, je ne suis pas une rock-star. 

Je me situerais même plutôt, idéalement, à l’exact opposé du spectre. 

Mes plus anciens et mes plus beaux souvenirs d’école sont ainsi les suivants : c’est la grande récré après la cantine. Je mets mes mains sur les oreilles pour atténuer le bruit et je regarde, passionnément, les autres enfants jouer. 

Je ne sais pas ce qui m’a pris, un jour, de vouloir les rejoindre. 

Sans doute une faiblesse toute humaine, la plus humaine de toute : un appel soudain de ma conscience — la conscience, ce plus haut degré de trouble du spectre autistique, situé si loin d’ailleurs qu’à de rares exceptions près elle échappe au diagnostic. 

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