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Vanité, ou Allégorie de la vie humaine, huile sur bois, Philippe de Champaigne (1602-1674)

La crise de la quarantaine

4 min
À retrouver dans l'émission

Je n’ai pas renoncé à la compétition mais j’ai commencé le sport au moment même où mes facultés physiques avaient entamé leur lent déclin.

Vanité, ou Allégorie de la vie humaine, huile sur bois, Philippe de Champaigne (1602-1674)
Vanité, ou Allégorie de la vie humaine, huile sur bois, Philippe de Champaigne (1602-1674) Crédits : DeAgostini - Getty

Quand j’avais dix ou onze ans mes parents m’emmenaient à la librairie du centre commercial Art de Vivre de Corbeil-Essonnes, au bord de l’autoroute A6, et j’avais l’impression d’être au paradis. Il y avait là tous les livres. Je voulais être biochimiste ou astrophysicien et je m’étais fait offrir Pulsars, quasars et trous noirs, un livre d’Asimov rempli d’illustrations qui faisaient de l’univers une sorte de salade de fruit. 

Ma sœur s’était fait offrir Les Quatre d’Agatha Christie, qu’elle n’avait pas aimé mais que j’avais lu à mon tour : l’intrigue criminelle était pour une fois remplacée par un complot mondial, j’avais adoré. Sans doute car je ne voyais alors aucune limite à ma conquête future du globe.  Cette période de ma vie est sans doute en train de prendre fin.  

Je suis chroniqueur à France Culture, mais j’ai laissé la présidence à Emmanuel Macron.  Il y a 8 ans encore, je commençais mon premier roman avec des ambitions démesurées. Moins de succès d’ailleurs que de gloire scientifique. Je voulais vraiment, oui, comprendre et même révolutionner la théorie de l’information. Ma bibliothèque est très claire à ce sujet : d’un livre intitulé L’héritage de Kolmogorov en physique à l’inénarrable Two Essays on Entropy, de Carnap, mon ambition était illimitée. Et j’ai peur, non, je n’ai pas peur, sais que mon roman n’apporte pas grand-chose à la compréhension des lois de la thermodynamique ou de l’informatique. Le succès — je ne vais pas dire inespéré, le projet restant quand même de conquérir le monde — qu’a rencontré le livre m’a seulement aidé à mieux supporter la terrible défaite intellectuelle qu’il aura représenté pour moi. Je suis devenu un romancier plus prudent. Je ne sais pas exactement encore de quoi je suis capable, mais je vois assez bien où sont mes limites — je tend lentement vers elles.  

J’avais été choqué, pourtant, quand un ami m’avait fait part, dans l’escalator de la librairie Gibert, d’une considération aussi  banale que mélancolique. Je n’arrive plus à me souvenir exactement de ce qu’il m’avait dit, mais je me souviens que nous montions lentement vers les sciences humaines et qu’il venait d’avoir quarante ans. Ça devait être une constatation banale et un peu mélancolique : non, nous ne lirons jamais tous les livres, oui, j’en écrirais moins que Balzac.  Le phénomène étrange c’est que cette phrase m’avait fait l’effet d’un deuil. Mon ami venait de renoncer devant moi à cette immortalité symbolique qu’on avait, chacun de notre côté, rejoint adolescents en décidant de devenir artistes. Il avait accepté l’idée de la mort, il avait mis des bornes à sa conquête du monde.  Divers signes indiquent que je me rapproche de cet état. Et pas seulement ce fantasme idiot d’acheter une Mercedes. Je commence à peu près à voir où je n’irais jamais. Et cela ne me rend même pas triste.  Je n’ai pas renoncé à la compétition mais j’ai commencé le sport au moment même où mes facultés physiques avaient entamé leur lent déclin.  Je suis serein avec ça, comme mon ami dans l’escalator. J’ai seulement peur d’avoir appris à m’économiser et de manquer de folie romanesque. Je prends pour l’instant des sujets délibérément trop vastes pour écarter tout risque de radinerie intellectuelle. 

Mais je crois comprendre au fond ce qui se passe. Quarante ans, quelque part, dans la nuit chromosomique, c’est l’âge où on devrait être grands-parents. L’âge de la fin de la mission biologique. Les enfants sont autonomes. On n’a plus d’utilité particulière autre que symbolique. On est le symbole vivant de la générosité de l’espèce, on est un produit de luxe. C’est ça, sans doute, la crise de la quarantaine. Une mélancolie d’escalator. Quelque chose du mécanisme fondamental du temps, la génération, nous échappe désormais. Il nous faudra dorénavant faire confiance au caractère civilisé du monde, au respect devant le caractère sacré des bouches inutiles.  

Je ne peux pas m’empêcher de voir mes filles conspirer pour m’envoyer en Ehpad comme j’ai vu conspirer en ce sens ma mère et mon oncle. Je ne leur en veux évidemment pas.  Les choses se sont améliorées entre la maison de retraite de Montsûr, ou mon arrière grand-mère est morte presque centenaire, et l’établissement de Vaiges où mon grand-père vient de dépasser les 96 ans. C’est l’un des charmes nouveaux de la quarantaine : avoir encore ses grands-parents au lieu d’en être un soi-même. Être au milieu du temps, à peine.  Si la sécularisation du monde a été une aventure passionnante, la sécularisation des hommes le sera encore plus.

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