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Entre les grandes toiles et Netflix, le choix d'Aurélien Bellanger est fait

Le Louvre : nouvel Eldorado pour enfants turbulents ?

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Le Louvre comme parc d’attraction familial

Entre les grandes toiles et Netflix, le choix d'Aurélien Bellanger est fait
Entre les grandes toiles et Netflix, le choix d'Aurélien Bellanger est fait Crédits : Universal History Archive / Contributeur - Getty

Le Louvre est, le seul endroit, avec Netflix, où on peut laisser longtemps ses enfants sans surveillance : libérer mes enfants c’était le sens de ma dernière visite.

J’ai ainsi pu assister aux premiers pas de mon fils entre les deux originaux des chevaux de Marly, sans craindre, comme à la Concorde, qu’il se fasse écraser. 

J’ai vu se développer le sens esthétique de mes filles devant le Saint Sébastien de Mantegna : l’une, la petite, est vraiment restée bloquée devant le tableau du martyr en répétant, sidérée : "Moi je ne veux pas ça", tandis que la grande tentait d’en faire une copie au feutre, volontaire et approximative. 

De là nous sommes passés dans la salle de la Joconde. Mon fils a fait son premier aboiement devant le chien d’un petit Véronèse. J’ai montré L’homme au gant de Titien, mon tableau préféré, à ses sœurs, et nous avons découvert ensemble, de Véronèse encore, un Golgotha asymétrique, et redevenu soudain contemporain par l’importance exagérée qu’il donne aux troubles atmosphériques qui suivirent la mort du Christ. 

De là, les grands formats français, David, Delacroix, Géricault. Peu d’intérêts, hors du champ de la rime, mais j’ai réalisé devant Le radeau de la Méduse la nature accidentellement biblique du nom de Géricault. Inutile d’ailleurs de déplorer cette fois son usage exagéré du goudron, et le second naufrage de la Méduse dans cette mer noire qui le dévore : toute l’œuvre de Soulages, exposée dans un coin, était là pour valoriser ce genre de catastrophe. 

Mais déjà nous étions au pied de La Victoire de Samothrace, ailée, resplendissante, une main aux doigts gracieusement écartés posée à côté d’elle dans une petite vitrine, avant de traverser des salles remplies d’art grec. 

Je me suis souvenu que la première fois que j’étais allé au Louvre, c’était juste avant les grands travaux mitterrandiens, et qu’il ne s’était passé qu’une seconde entre toutes ses statues et la rue — une légère impression de magie. 

Mais je ne regrette pas la pyramide, ni les vestiges, autrement plus enchantés, du donjon de Philippe Auguste.  

Nous sommes passés ensuite dans la galerie d’Apollon. Ma fille, républicaine et cleptomane, s’est jurée là, je crois, de revenir un jour en combinaison noire pour voler les couronnes. 

Puis mon fils a presque dit “bateau” devant des barques égyptiennes, et nous sommes enfin montés dans les collections de peinture française — ma partie préférée du Louvre, qu’on aurait comme creusée sous les combles, à la manière d’un autre Lascaux qui s’ouvrirait sur le supplice païen d’une décapitation de Saint Denis. On apercevra d’ailleurs, par la fenêtre d’une alcôve, le site du supplice, au-dessus des toits de Paris.

Il existe aussi un endroit d’où l'on peut apercevoir la colonnade de Perrault par une fenêtre ovale : si j’étais snob, je dirais que c’est l’un des plus beaux tableaux du Louvre. 

Des primitifs on passe bientôt aux grands tableaux d’église et de bataille — des tableaux si grands qu’on a dû abaisser le plancher pour permettre aux enfants de se divertir un peu, grâce à la poussette, avec les monte-charges. Eustache le Sueur mériterait d’ailleurs d’être inversement rehaussé, comme on a déjà inversement réhabilité Philippe de Champaigne. 

Mais nous étions déjà arrivés aux deux salles consacrées à Poussin — la plus complète collection du peintre le plus agréable à regarder, malgré ses touchantes faiblesses à bien représenter les figures humaines.

Les quatre saisons, après la fausse bonne idée de les avoir mis face à face dans une sorte de vestibule, occupent maintenant un mur entier. De l’autre côté de la salle, j’ai remarqué pour la première fois, dans le Moïse sauvé des eaux, un reflet sur un isthme entre deux pyramides devant une ville imaginaire : détail prodigieux dont je ferais, si j’étais un écrivain paresseux, l’équivalent du petit pan de mur jaune. 

En fait, rien n’est plus beau qu’un tableau de Poussin, quel que soit son genre, du somptueux Ravissement de Saint Paul à l’énigmatique Éliézer et Rebecca : si l’art de la composition existe, il est là tout entier.

Le grand Pierrot de Watteau, qui ouvre le siècle suivant, celui de Fragonard et de Chardin, c’est nous, devant Poussin : un peu hagards mais émerveillés, ne sachant plus vraiment où l'histoire de l’art pourrait bien nous conduire après la perfection un peu rugueuse du Raphaël français. 

On peut heureusement échapper au maniérisme par un petit escalier en spirale qui saura rapidement ramener le visiteur inquiet aux antiquités égyptiennes.

Ou bien on peut continuer, jusqu’aux rochers de Fontainebleau de l’école de Barbizon — autre endroit idéal pour perdre ses enfants.

par Aurélien Bellanger

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