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Britney Spears, légende intemporelle pour le cœur et les oreilles d'Aurélien Bellanger

La critique musicale

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L’esprit du temps dans une bouteille

Britney Spears, légende intemporelle pour le cœur et les oreilles d'Aurélien Bellanger
Britney Spears, légende intemporelle pour le cœur et les oreilles d'Aurélien Bellanger Crédits : Jeffrey Mayer / Contributeur - Getty

C’est en écoutant Radioactivity de Kraftwerk que j’ai découvert le phénomène : soudain je désirais partir à Tchernobyl, marcher dans Hiroshima, remonter le fleuve Susquehanna jusqu’à Three Miles Island.

Cette musique évoquait, avec ses notes rares et régulières, l’existence d’un monde autant condamné qu’intensément désirable.

Cela m’avait fait la même chose en écoutant en boucle, en 2007, le cinquième album de Britney Spears, Blackout. Il y avait bien sûr la promesse bizarre de démembrement de Piece of me, son principal single. 

Mais j’avais aussi adoré la voix sombre de Get naked, et ses bizarres montées vers des aigus intolérables. Je me souviens encore de Break the ice aux tonalités franchement eurodance. Tout cela me mettait dans un état d’euphorie inquiète.

Il n’y a aucune chanteuse que j’ai plus aimé que la Britney Spears de cette époque.

L’impression, difficile à définir, me ramenait pourtant à mes fantasmes de fin de monde de Radioactivity : le sentiment que cet album venait d’un autre monde, peut-être même de l’enfer, en tout cas d’un monde condamné, décharné, supplicié. C’était la mort que j’entendais. 

J’ai retenu de tout cela, aussi confus, inexprimable que cela soit, l’idée que les grands albums de musique sont la bande-son rêvées d’un univers en perdition. À la fois le deuil d’une époque, et son extrapolation terminale, aventureuse et glacée.

J’ai retrouvé, intact, ce sentiment en écoutant en boucle Onizuka de PNL l’été dernier — il fallait que le silence se fasse dans la voiture, pendant ses 13 minutes, il fallait que le refrain arrive dans une solitude absolue, téméraire — que nous tentions modestement d’égaler sur l’autoroute de Normandie : si l’un d’entre nous brisait l'enchantement dans l’habitacle, il fallait, de façon complètement fétichiste, repartir à zéro. Parfois, pourtant, le miracle se produisait — le refrain tombait en même temps qu’apparaissaient les deux cheminées totémiques de la centrale de Porcheville, qui transfiguraient un instant la région parisienne en Mordor.

Même sentiment, douloureusement, délicieusement apocalyptique, en volant hier après-midi, sous les yeux sidérés de mes enfants, un SUV sur un parking de Los Santos, avant de filer, à travers la brume, sur l’autoroute du Pacifique — c’était dans GTA bien sûr, et la musique de l’autoradio était si belle — c’était After Hours de la DJ Black Madonna — que j’ai modifié mon plan initial, qui était de prendre à droite après le tunnel pour aller voler le jet sur la base militaire. 

Mais rien ne me ramènera jamais au sentiment de béatitude de l’unique mission qui nous faisait quitter l’île du jeu pour le petit cimetière de Ludendorff, à la recherche des fantômes du passé, accroché à la musique envoûtante de Tangerine Dream. 

Encore une fois : un décollement du monde, un voyage au pays des morts. 

La grande rivale de Britney Spears, période Blackout, c’était Christina Aguilera avec Genie in a bottle. Un génie dans une bouteille : c’est la définition parfaite des idoles synthétiques, marketées, vocodées, de la pop. Un grand album de pop comme Blackout est une sorte d’immense palais de verre dont les notes, trop rares, nous permettent à peine d’en écholocaliser la structure invisible. Nous en sommes dès lors réduits à l’imaginer. Comme Hermann Hesse nous demandait d’imaginer la mystérieuse machine, le grand orgue silencieux, jamais décrit, de son chef-d’œuvre, Le jeu des perles de verre

Le monde musical, nous n’en connaîtrons jamais que le bruit métallique des pensées que nous jetterons dedans, comme des perles de verre, dans un sombre, dangereux alambic — au risque à tout moment de le briser par une interprétation manquée.

La méthode, je crois, a été inventé par Walter Benjamin, dans ses essais sur Goethe, sur le drame baroque et sur Baudelaire : elle consiste à accomplir, par la critique, le rêve atrophié de l'œuvre d’art — et c’est cet héritage, continué, légué secrètement aux cultural studies contemporaines, qui rend encore aujourd’hui la critique musicale si séduisante. Même pour quelqu’un, comme moi, qui n’aime pas écouter de la musique — qui préfère la lire. 

Car la promesse de cette révolution dans l’esthétique, c’est de faire de la critique, peut-être, l’oeuvre véritable. Le lieu, en tout cas, des fantasmagories les plus complètes et les plus vastes. Les œuvres d’art appartiennent au monde. Mais le monde, sans les roues mobiles de la critique, sans les ailes déployées de l'interprétation, serait un astre mort. Et c’est cela, sans doute, que je perçois dans la musique réelle, par rapport à celle que je spécule : son appartenance irrémédiable au monde de la mort, à celui des choses inanimées — avant que la critique ne vienne la prendre dans ses bras et la ressusciter.

par Aurélien Bellanger

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