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Entreprot de Rungis

La décroissance

3 min
À retrouver dans l'émission

La logistique, c’est l’esthétique de notre civilisation.

Entreprot de Rungis
Entreprot de Rungis Crédits : MARTIN BUREAU - AFP

Je ne suis allé qu’une seul fois à Rungis, c’était pour la fête de lancement d’un livre dans l’entrepôt des plantes tropicales. Mais très vite, je m’étais retrouvé au milieu des poissons et baquets de polystyrènes remplis de glace pilée : le vrai événement littéraire était là, l’opération de dévoilement du monde, l’émerveillement devant la logistique — la science de la survie du genre humain. 

Je savais que Paris n’avait que trois ou quatre jours de réserves alimentaires et j’avais souvent contemplé, ivre, le vin suspendu aux bouteilles de verre, dans les cafés, comme une sorte de miracle christique, la ville de Paris. Les Noces de Cana n’était pas le plus grand tableau du Louvre, mais la ville de Paris elle-même, pleine de miracles permanent, de caviar venu de la Caspienne, de poissons japonais cubiques, de champagne conditionné à 9 bars, de farine livrée par camion-citerne et d’épiceries qui ne fermaient jamais. Le prodige était là, toutes les nuits, les gens étaient ivres aux terrasses de Pigalle, les fruits étaient encore mûrs, passés minuit, aux étals inclinés, et les bières, vendues par demi-litre, impeccablement fraîches.

Et tout cela arrivait de Rungis, ou de plateformes logistiques similaires, Tafanel pour les spiritueux ou France Boissons pour les bières. Et si on aime idéaliser, à la suite du très conservateur Debord, la grande époque des Halles, aux vins chauds et aux alcools illimités, j’ai vécu des dérives au moins aussi joyeuses, et techniquement plus situationnistes, en raccompagnant, des Halles à Saint-Ouen, un ami qui tenait absolument à acheter deux bières à chaque épicerie croisée.

Je suis ainsi toujours surpris quand on déplore, après un demi-siècle, le déménagement des Halles comme un assassinat de la ville : on l’a plutôt agrandi.

Je suis encore plus étonné quand je croise mon voisin, épuisé, faire le parcours inverse de celui que nous faisions avec mon ami depuis qu’il s’est inscrit à une sorte de supermarché associatif et bio qui exige de lui qu’il y travaille une journée par mois — en échange de quoi il a le droit de convoyer écologiquement 30 kilos de légumes entre la porte de Clignancourt et chez lui. Je ne suis pas certain qu’en terme de division du travail on arrive ici à quelque chose de globalement satisfaisant.

Longtemps, la logistique était une passion urbaine, voire la forme même des villes, ces machines immenses destinées à convoyer généreusement humains et marchandises. On était heureux quand on voyait passer un train, un camion, pivoter une grue, s’envoler un avion. 

On sentait, dans son dos, un soulagement : on se décollait enfin du sol, de la terre nourricière et ingrate. C’était toujours dimanche en ville — les villes comme paradis de la paresse. C’était cela, la promesse de la civilisation.

J’ai l’impression qu’on est aujourd’hui prêt à réembaucher des allumeurs de réverbères et des porteurs d’eau.

On l’a fait, d’ailleurs, depuis que par un mystérieux délire, on s’est laissé convaincre que l’eau ferrugineuse du Mont Roucous ou du Montcalm était meilleure que l’eau du robinet, et qu’on s’est mis à payer des livreurs pour nous la monter à nos cinquièmes étages. Notre rejet de la civilisation industrielle s’accompagne ainsi d’un retour à la domesticité urbaine. Il nous faut des esclaves pour être en bonne santé : nous somme en cela bien sorti du siècle de l'électroménager. Nous regardons d’ailleurs la moindre cafetière comme une source polluée d’obsolescence.

Plus mystérieux encore est notre rapport à la décroissance : nous sommes obstinés à décroitre, mais d’une façon étrange, moins pour vivre mieux que pour s’épargner par avance des famines hypothétiques.

On s’imagine le pire pour avoir la joie de s’y préparer. On stocke n’importe quoi à domicile, notre moindre placard doit devenir un petit Rungis, on s’échange des recettes de gâteaux sans farine, on anticipe la future répartition des rôles dans l’imminente ZAD planétaire.

Rien ne ressemble déjà plus, dans l’esprit, à une plateforme logistique Amazon que les préparatifs d’une fête des voisins décroissante.

Rien ne ressemble plus à un cours de BTS logistique ou agricole que le film Demain.

Si la logistique, c’est l’esthétique de notre civilisation, j’ai été ainsi surpris de de découvrir que les plus résolus adversaires de cette civilisation consumériste, marchande et motorisée, ceux qui voulaient changer le monde et anéantir un à un ses paradigmes, avant qu’ils ne s’effondrent d’ailleurs d’eux-mêmes, les décroissants et les collapsologues n’étaient en réalité obsédés que par elle — la logistique — comme si voulant tout réformer ils ne pouvaient s’empêcher, in fine, de conserver le produit le plus raffiné de la civilisation industrielle. La façon qu’elle a de se mettre en scène comme divinement rationnelle.

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