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Isoloirs

Cet objet étrange, l'isoloir

3 min
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La démocratie, au niveau de l’expérience utilisateur, c’est d’abord retourner à l’école un dimanche au hasard.

Isoloirs
Isoloirs Crédits : BSIP / Contributeur - Getty

La démocratie, au niveau de l’expérience utilisateur, c’est d’abord retourner à l’école un dimanche au hasard. On est toujours trop grand dans une école, on ne souvenait pas que la cour était aussi petite, le préau si tassé. On avait des souvenirs d’infini des casiers sous les tables, encore une année, 5 ans, 10 ans, 15 ans, on n’avait jamais cru que ça pourrait finir. On refaisait chaque année la même frise avec plus de détails mais on n’était jamais dans le triangle de droite, dans la pointe de la flèche, le moteur de l’histoire — l’assemblée constituante de la réalité. 

Mais surpris, un jour, par sa majorité civile, on s’était retrouvé un dimanche à faire la queue sous les soupentes serrées de la souveraineté populaire. 

La démocratie, avec ses agrès bizarres, c’était comme le cours de gymnastique, avec ses objets inédits, inquiétants et grossièrement taillés pour un usage humain : cheval d’arçon, tremplins en bois et barres asymétriques. 

Quelle forme pourrait bien avoir l’animal qui évolue ici ? 

Et quelles institutions reposent sur cet objet étrange qu’on appelle un isoloir ? 

Cela n’a pas l’air très solide, les montants de l’isoloir sont en aluminium léger, la tablette sur laquelle l’essentiel du travail démocratique est produit est ridiculement petite, le rideau ferme mal : on a connu meilleur design.

Tout a été pensé plutôt en terme de montage-démontage-stockage qu’en terme de solidité ou d’usage.

Les matériaux sont pauvres, les arceaux du rideau grincent et on a l’impression en plus que tout le monde nous regarde. 

La démocratie, à ce stade, c’est plus du très mauvais théâtre qu’un système politique — à un détail près, plutôt ingénieux : comme le rideau ne va pas jusqu’au sol, la disponibilité des isoloirs est facilement indiquée par la présence, ou l’absence, des jambes d’un électeur. 

Mais le système, en soi, est plutôt paradoxal : on reconnaît la souveraineté populaire, on l’exerce soi-même, mais on se méfie du regard des autres. On accepte l’idée que les autres nous gouvernent, ce qui représente un niveau d’intimité presque mystique, mais on voudrait que cette intimité soit anonyme, on ne veut pas que ce soit cet homme là, aux chaussures horribles et au bas de pantalon ridicule, qui exerce un pouvoir sur nous — jamais, plutôt mourir, ou bien on n’en veut rien savoir. 

Et on ne veut pas non plus qu’on regarde par dessus notre épaule au moment, au seul moment de notre vie, peut-être, où on va prendre une décision qui aura des conséquences sur la vie de tous les autres. 

Si on était tombé, comme dans un accident de terrain anthropologique, sur une tribu qui pratiquait le vote à bulletin secret, on ne lui aurait pas donné beaucoup de chance de survie : vous vous haïssez donc à ce point ? Vous vous méfiez les uns des autres, et vous comptez pourtant transformer cette tension néfaste en empathie universelle — réconcilier le proche en invoquant le lointain ?

Comme c’est intéressant. Si je résume, pour permettre aux hommes de se gouverner eux-mêmes vous avez dû imaginer des techniques pour les protéger d’eux-mêmes ?

Oui, nous auraient répondus les sauvages démocrates, la contradiction n’a pas échappé à nos meilleurs philosophes, mais nous l’avons surmontée en inventant cette ingénieuse machine. Vous la trouvez peut-être très laide, mais c’est ce que le design a produit de meilleur.

Inutile d’agacer un peu plus l'orgueilleuse tribu et de la confronter à ses autres contradictions. Même si la réduction de la politique à ces petits théâtres de marionnettes, cela ressemblait étrangement aux invocations vaines de la religion du cargo.

Prudemment, j’aurais plutôt demandé à quoi servait cette grande et belle boîte en plastique transparent. 

Une autre victoire du design, évidemment : autant pour donner confiance aux électeurs sur la bonté générale de leurs concitoyens, il est nécessaire de les rendre invisibles à l’instant décisif, autant pour inspirer confiance envers la grandeur de notre système politique, il est important d’en exhiber la transparence. Et si vous restiez comme observateur au moment du dépouillement ? 

Je crois que j’aurais décliné, ayant depuis longtemps repéré, dans un coin du gymnase, les matelas bleu de l’abstention. 

J’aurais sorti, là-bas, mon carnet de notes, mais je ne serais pas certain d’avoir bien compris leurs explications : ils étaient fiers, incontestablement, mais de quoi se méfiaient-ils, alors, des électeurs, qu’ils cachaient étrangement, ou du système lui-même, dont ils en exagéraient la transparence, comme s’ils n’étaient pas certains de l’avoir encore tout à fait domestiqué ? 

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