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L'avènement de la démocratie s'est accompagné de la montée du scepticisme à son encontre

La démocratie et ses sceptiques

3 min
À retrouver dans l'émission

C'est en relisant le Chesterton constitutionnaliste que j'ai trouvé des échos frappants avec des propos entendus à l'antenne d'une station concurrente : l'esprit moderne est le plus ardent sceptique face à la démocratie.

L'avènement de la démocratie s'est accompagné de la montée du scepticisme à son encontre
L'avènement de la démocratie s'est accompagné de la montée du scepticisme à son encontre Crédits : Getty

J’ai regardé une émission de Sud-Radio l’autre jour par curiosité : ce sont nos voisins, ils sont dans l’immeuble d’à côté — coucou !

C’était l’émission d'André Bercoff, et il y avait deux invités, parmi lesquels j’ai cru reconnaître Ivan Rioufol — ceci dit je ne suis pas sûr de bien connaître sa tête, je n’en connais que la version crayonnée sur le site du Figaro, toujours accompagnée d’un titre un peu apocalyptique du genre “Ces musulmans qui détestent la France”, “Ces terroristes que la gauche tolère”, “Ces Français qui n’en peuvent plus”. Il y avait aussi, quelqu’un au téléphone, et je crois que le mot « oumma » a été prononcé — la oumma c’est la communauté des croyants, mais c’est surtout un mot qui a l’air de rendre André Bercoff infiniment triste, il l’a répété plusieurs fois en baissant la tête d’un air désolé. 

Je dirais que le mot oumma fait sur André Bercoff l’effet exactement inverse que le mot taqiya — dissimulation — fait sur Rioufol, que l’idée surexcite. 

L’auditeur, au téléphone, s’est mis soudain à dire que ce qu’il fallait en France, au plus vite c’était un coup d’Etat militaire. Un homme à poigne. Et pas un général quatre étoiles, non, un sous-officier énergique. Un bon vieux coup d’État, à l’ancienne : on allait bien finir par la gagner, la guerre d’Algérie — enfin c’était à peu près l’idée. 

Ça a créé un certain malaise sur le plateau, en tout cas un flottement tel qu’on a même vu André Bercoff abandonner sa posture pamphlétaire habituelle pour redevenir soudain journaliste :  tenir son plateau, apporter quelques nuances au propos de son invité, finir par une jolie pirouette en disant que c’était précisément pour cette liberté de ton que Sud Radio existait. 

J’étais quand même un peu troublé par le caractère bonhomme de cet appel au putsch militaire. 

J’ai ouvert quelques jours plus tard un Chesterton au hasard, en l’occurrence Impressions irlandaises — on ne peut pas dire que ce soit mon préféré, ni même le chef-d’œuvre de l’essayiste anglais —, mais j’y ai trouvé une réponse à ce mystérieux auditeur, en tout cas une explication à ces petits penchants autoritaires : "S'il y a une chose au sujet de laquelle l’esprit moderne se montre sceptique, c’est bien la démocratie. L’esprit moderne est bien plus incrédule face à la démocratie que face à n’importe quel vieux miracle, y compris le miracle de la messe."

S’en suivait une rafraîchissante défense de la démocratie que je vais essayer de vous livrer telle quelle, en espérant qu’elle porte jusqu’aux fenêtres de nos voisins de Sud Radio. 

Ceux qui nient la démocratie rejettent en réalité le dogme rousseauiste de la volonté générale, écrit Chesterton. Lui soutient qu’il a bien vu un peuple déambuler dans les rues de Dublin, et se livrer à une cérémonie mystérieuse, en l’occurrence un congrès eucharistique. Le livre de Chesterton date de 1919 et on y trouve déjà une des plus convaincantes dénonciations du totalitarisme : « L’ordre qui régnait ne se résumait pas à une bonne organisation. Il est vrai que l’organisation était très bonne.… Mais personne, en regardant la foule, n’aurait pu l’espace d’un instant imputer tout ce bel ordre à la minutie des préparatifs. Si la gestion de la foule fut un succès, c’est parce que chacun des individus qui la composaient désirait passionnément que la cérémonie fût un succès. Il y avait des hommes aux opinions les plus diverses (...) mais face à l’événement, il n’y avait qu’une voix ; en d’autres termes, ils avaient une volonté générale. Cette foule (...) se gouvernait vraiment, au sens premier où un homme sait se gouverner … Le peuple, enfin, exerçait son droit à disposer de lui-même. »

Songeur, séduit, Chesterton nous livre soudain une prophétie politique : “J’ai l’idée que la démocratie cache une vérité profonde que les démocrates n’ont jamais entrevue, et qu’ils découvriront seulement parmi ceux qui se croient les moins dignes de gouverner, voire de voter.” 

Et la citation qui suit, bien que venue du Magnificat, d’un cantique à la Vierge, apparaît soudain éminemment politique, et d’une justesse un peu plus merveilleuse que mon appel au putsch, mais pas moins révolutionnaire : "Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides" (Evangile selon St Luc, chapitre 1, 53).

Je n’avais jusque-là jamais saisi le sens d’une autre phrase de l’Evangile, une phrase qui aurait pu être prononcée par le peuple des ronds-points — comme par mon auditeur de Sud Radio, peut-être : "Les derniers seront les premiers". J’ai compris à cet instant qu’il s’agissait, sous sa forme la plus ramassée, d’une constitution démocratique.

par Aurélien Bellanger

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