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Épreuve de dissertation

La dissertation

3 min
À retrouver dans l'émission

Si la dissertation est une épreuve, c’est une épreuve spirituelle.

Épreuve de dissertation
Épreuve de dissertation Crédits : CAIA IMAGE / SCIENCE PHOTO LIBRARY / NEW / SCIENCE PHOTO LIBRARY - AFP

J’ai par deux fois passé six heures assis dans la grande croix grise de la maison des examens d'Arcueil. Je passais le Capes de philosophie. Je n’ai jamais eu la moyenne, je m’en remets tout doucement. Pas d’avoir raté le Capes, non, mais d’être nul en dissertation. Pas nul, d’ailleurs, pire que nul, moyen. Je connais la nature des reproches qu’on adresse à l’épreuve et je les approuve même généralement. Mais mon respect pour la dissertation demeure à peu près intact. 

La plupart des mes livres ont trois parties et un introduction. Je soigne toujours les transitions entre les chapitres et quand on m’invite quelque part pour discuter de mes livres, je fini toujours à en expliciter la problématique. Et si on me demande de lire, je choisi toujours la phrase sybilline par laquelle j’annonce mon plan. L’objet redouté n’est pas mort j’ai fusionné avec. J’en ai internalisé les contraintes. 

Une dissertation n’est pas un liste à puce, n’est pas un Power Point. C’est le poème de la pensée. Nous ne sommes pas anglo-saxons, nous ne sommes pas des pragmatiques. Nous tenons les recherches documentaires pour de la triche et les QCM, évidemment, pour du bachotage. La dissertation n’est pas un outil, c’est la forme même de notre pensée, c’est quelque chose d’organique, qui correspond, magiquement, aux lois de l’esprit. C’est l’acte par lequel la pensée se déploie sur le monde et lève une armée de concepts pour prendre d’assaut une question d’intérêt général : y a t’il une justice sans la force, une liberté sans contrainte, une histoire sans vainqueur ?  

A l’époque où j’étais nul en dissertation — et j’étais nul précisément car je croyais à la dissertation comme onde cérébrale unique et comme forme naturelle de la pensée — toutes mes dissertations finissaient en massacres relativistes et nietzschéens : ma troisième partie, au lieu d’être l’agréable moment de synthèse, et de magnanimité conceptuelle attendue, prenait toujours une forme insurrectionnelle, je m’en prenais à la vérité, à la science et à l’Etat. L’Etat, évidemment : avec le recul je réalise que c’était lui que nous devions toujours retrouver à la fin. S’il y avait un test, il était là. On pouvait dire ce qu’on voulait dans la première partie, le réfuter ensuite, mais s’il existait, dans la forme canonique de la dissertation philosophique, une troisième partie, c’était précisément pour introduire cet arbitre transcendant — l’Etat, cette solution rêvée à toute nos apories conceptuelles. 

Et c’est parce que nous pensons que l’Etat est omniscient que écrivons des dissertations : pour être sélectionnés sur notre seule valeur spirituelle. La dissertation, c’est une forme laïcisée de la prière par laquelle nous demandons à l’Etat tout-puissant de nous accorder la grâce d’un poste, ou d’un ministère. Si la dissertation est une épreuve, c’est une épreuve spirituelle. Et cela tient aussi à cette une exigence, répétée par la plupart des mes professeurs : il fallait des exemples. Des exemples. C’est l’antithèse absolue d’une expérience, un exemple. Ce n’est pas quelque chose de nature à invalider une théorie. C’est au contraire quelque chose qui ne peut servir qu’à la renforcer. 

L’art de la dissertation est en réalité très archaïque. Il repose sur une croyance, à peu près oubliée partout ailleurs, en l’existence d’un logos. Cette idée, très précieuse pour le romancier que je suis devenu, mais à peu près dangereuse partout ailleurs, qu’on pouvait, par la pensée seule, conquérir de façon héroïque n’importe quel sujet. Il ne s’agit pas seulement de cette facilité que dénonçait autrefois Bouveresse dans Prodiges et vertiges de l’analogie. 

Ce n’est pas seulement l’idée, d’ailleurs à raison contestable, qu’on pourrait expliquer l’amour par la physique quantique ou l’économie par la psychanalyse. C’est plutôt la certitude, presque anté-rationnelle, qu’il existerait une langue commune, une prose universelle. Et qu’une pensée bien articulée — c’est presque déjà une question de style, une question d’esthétique — ne peut-être entièrement fausse. Dans Le jeu des perles de Verres, Herman Hesse imaginait un pays où le pouvoir spirituel était détenu par un clergé d’organistes, de  maîtres de chapelles qui jouaient d’un instrument mystérieux, mais universel. Ce pourrait être une bonne description de la dissertation française.  Le véritable chef de l’Etat, dans cet autre pays de fantaisie, la France, ce n’est pas le président de la République, c’est le président du jury de l’agrégation de philosophie.

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