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Les membres de la famille Demagny posent, le 1er mars 1975 dans leur maison de Voisins-le-Bretonneux, au lendemain de leur dîner, à cette même table, avec le couple présidentiel.

Chez qui aller dîner : des gens de droite ou de gauche ?

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On préférera toujours, je crois, être invité à dîner chez des gens de droite plutôt que chez des gens de gauche.

Les membres de la famille Demagny posent, le 1er mars 1975 dans leur maison de Voisins-le-Bretonneux, au lendemain de leur dîner, à cette même table, avec le couple présidentiel.
Les membres de la famille Demagny posent, le 1er mars 1975 dans leur maison de Voisins-le-Bretonneux, au lendemain de leur dîner, à cette même table, avec le couple présidentiel. Crédits : AFP

On y mangera mieux et on n’y parlera jamais de politique. Ou bien en amateur éclairé, en parieur, en esthète — jamais en militant.

On saluera l’habileté d’untel et la souplesse d’un autre. On se rappellera, en frissonnant, d’une périlleuse triangulation, d’un coup de billard audacieux à trois bandes.

On se remémorera les pires traversées du désert, les ambitions les plus invraisemblables.

On aime la politique à droite car elle a la politesse de s’occuper de ceux qui peinent à trouver leur vocation : c’est le refuge parfait pour les aventuriers, les cancres et les mélancoliques.

La droite représente, pour eux, une opportunité électorale majeure : ils seront élus, avec une facilité insolente, par des gens qui ne croient pas à la politique, qui la jugent amorale ou futile et qui voteront en masse pour ceux qui leur auront promis de les en épargner. 

Les hommes politiques de droites sont des cadets dont on s’est avantageusement débarrassé.

La gauche est moins chanceuse : ses héros se reconnaissent à leurs défaites électorales régulières et cinglantes, qui leur sont toujours infligées par leur propre camp.

C’est que la politique, à gauche, est plutôt réservée aux aînés charismatiques — des leaders étudiants trop vieux pour redoubler encore une fois leur année de licence. Il ne cherchent pas leur place, ils veulent changer le monde. Leurs chances électorales logiquement sont moindre : on se méfiera d’eux — la société se suffit très bien à elle-même et elle se méfie, à raison, des personnes compétentes. 

Les ambitieux, heureusement, n’ont pas toujours ce défaut. 

C’est en partie cela qui rend la politique si divertissante. 

On a de toute façon bien compris, à droite, les enjeux du cérémonial démocratique, de la politique comme cérémonie somptuaire : il faut bien partager le pouvoir, trouver des héritiers, habiller, déshabiller et rhabiller le roi. Mais au fond le pouvoir est nu, animal. Il mange les hommes. Il n’a aucune idée. Il est bête comme Darwin. Mais il faut lui donner des atours acceptables et c’est à cela, précisément, que la droite excelle. La droite comme force civilisatrice, comme domestication, comme mise en scène du mal. 

Le spectacle du monde, aussi futile et superficiel soit il, doit servir de contrepoids à son existence intarissable.

Le mal souffle à travers le monde comme on souffle dans une bouteille pour lui donner sa forme définitive en affinant ses parois transparentes. 

Le monde, si brillant, si fragile et si beau, est une mince pellicule qui nous sépare du néant.

Si les dîners de droite sont les plus réussis — au plan métaphysique —  c’est que le monde ressemble à l’intérieur d’un appartement bourgeois.

Si les frigos-caves et les écrans géants ont peu à peu eu raison des tableaux d’histoires et des livres reliés, le décor a gardé sa fonction première : il sert à dissimuler les mêmes portes-dérobées sur la noirceur de l’âme humaine, les mêmes escaliers en colimaçon qui descendent à pic sur l’énigme du mal.

On était venu innocemment dîner chez Fragonard et chez Watteau, on est en réalité descendu dans une prison de Piranèse.

La droite, c’est l’une de ses caractéristiques essentielle, n’a d’ailleurs pas de solution définitive au problème de la prison — la prison comme nom contemporain de l’éternel dilemme du mal. 

Etre de droite c’est penser qu’il y aura toujours des prisons. On s’en attristera plus ou moins, selon sa sensibilité, mais on ne s’en scandalisera jamais. 

Le mal existe, il est inguérissable. 

La conversation se maintiendra, tout au long du dîner, à un niveau élevé.

Plutôt que de parler sans fin de toutes les affreuses choses qu’on ne pourra jamais réussir à changer, on évoquera quelques beautés immuables. La couleur du ciel à la tombée du jour, l’odeur du vent à la fin de l’été le soir sur la côte amalfitaine. 

On reprendra un verre de ce vin presque transparent — la mort est là toute proche mais sa peau est encore belle et une enceinte Devialet Phantom diffuse des notes de pianos éparses. 

On sait depuis toujours qu’on n’y arrivera pas mais on laissera à notre mort le monde intact et beau.

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