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Les fameux amateurs d'escalade en action qui tels des funambules trompent le vide. Sont-ils les dignes descendants d'Adele Givens, Kanye West et de Lil Pump dans "I Love It" ?

Fontainebleau, triomphe de l’arbitraire, du caprice et de la fantaisie

4 min
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On se perd le long d’un sentier escarpé et on se retrouve sur le sol craquelé d’une comète. On parcourt quelques centaines de mètres après un parking et on se retrouve en plein Hoggar tourmenté. Cette forêt de Fontainebleau, avec son habileté à nous surprendre, son originalité absolue, est géniale.

Les fameux amateurs d'escalade en action qui tels des funambules trompent le vide. Sont-ils les dignes descendants d'Adele Givens, Kanye West et de Lil Pump dans "I Love It" ?
Les fameux amateurs d'escalade en action qui tels des funambules trompent le vide. Sont-ils les dignes descendants d'Adele Givens, Kanye West et de Lil Pump dans "I Love It" ? Crédits : Philippe Lopez - AFP

Avec leurs longues avenues vides et leurs places en étoile désolées, les forêts m’ont toujours inspiré un certain rejet. Les longues lignes droites en faux plat sont les seuls souvenirs cyclistes que j’ai ramenés des forêts d’Ermenonville, de Rambouillet et d’Orléans. Les forêts me désespèrent et sur les vieilles diapositives familiales j’ai l’air déjà mélancolique dans ma poussette en forêt de Brotonne. 

Un heureux déménagement devait heureusement me conduire aux portes du Gâtinais, à une vingtaine de kilomètres de la forêt de Fontainebleau. 

De la forêt de Fontainebleau, je ne verrais cependant qu’une sorte d’exclave, située à seulement quelques kilomètres de chez moi, et que mes cousins appelaient les Petits Rochers — nom assez génial, en réalité, mais qui devait dans un premier temps déclencher chez moi une déception colossalement proustienne : j’avais attendu quelque chose d’énorme et abyssal, il ne s’agissait que d’un chaos rocheux constitué de milliers de blocs de grès. 

Le rocher attendu, baroque et vertigineux, je ne le découvrirai que quelques étés plus tard, dans une forêt de Dordogne. Il y avait là, aussi incongru qu’une météorite, un énorme rocher qui faisait exactement la hauteur des arbres, un rocher percé de toutes sortes de trous qui permettaient de grimper jusqu’à sa plate-forme sommitale, d’où, notre guide, un enfant du coin, nous avait montré la profonde crevasse où s’était récemment tué un touriste maladroit. 

Les rochers de mon Fontainebleau miniature étaient en comparaison incontestablement déceptifs — mais plus sécurisés aussi. 

Il y en avait à travers lesquels on pouvait passer le bras comme dans des boîtes à gants de laboratoire, d’autres qui formaient des grottes ou les animaux fantastiques d’un paradis de la paréidolie : la tortue, l’éléphant, le lion — avec, tout au bout, au sommet, une seule image réelle, la Tour Eiffel, au loin, qui venait in extremis rattacher mon enfance francilienne au grand mystère urbain. 

On trouvait aussi, sur certains rochers plus difficiles que d’autres, des sortes de triangles dessinés au vernis à ongles, qui signalaient l’existence d’une voie d’escalade — un peu décevante, par rapport aux falaises que je m’étais primitivement imaginées, mais d’une difficulté néanmoins insoluble. 

Heureusement, le sable en dessous d’elle était presque aussi doux, aussi blanc que de la crème fouettée. 

Et c’est bien cela qui, encore aujourd’hui, rend pour moi la forêt de Fontainebleau unique parmi toutes les forêts du monde : c’est une forêt lumineuse, accueillante, enfantine.

À la place de l’humus nocturne habituel, le sol agit comme un grand déflecteur, les rochers partout écartent les arbres, comme on se recoiffe avec les doigts pour mieux voir, et les seules ombres sont celles des rochers qui passent, comme des nuages, devant le soleil. 

La surprise, enfin, est permanente : au lieu de traquer de pénibles bêtes sauvages, c’est ici directement la géologie qu’on vient chasser, et qui joue avec nous, sans fin, qui se faufile partout entre nos jambes. 

On croit se perdre le long d’un sentier escarpé et on se retrouve sur le sol craquelé d’une comète, sur la platière d’Apremont, l’original en pierre de ce radeau amazonien des cimes en nylon qui me faisait rêver enfant. Ou bien on fait quelques centaines de mètres, après un petit parking, et on se retrouve en plein Sahara, en plein Hoggar tourmenté et génial. 

Génial, c’est le mot. Cette forêt est géniale. Son habileté à nous surprendre, son originalité absolue, ses prodigieux dons formels : on n’est pas ici dans l'imbécile nature, ni dans l’épuisant monde humain, on est entre les deux, ailleurs, dans un rêve de la nature, dans le paysage procédural d’un jeu. 

La pensive oblique de ces grands rochers, là-bas, je l’avais déjà vu, dans la célèbre photographie romantique à la tête penchée de Berlioz. 

Et ces amateurs d’escalade qui se promenaient partout, en ce jour inaugural du printemps, avec leur gigantesques tapis de sol qui leur faisaient des carrures colossales, de quel monde de fantaisie sortaient-ils ? 

J’ai mis un certain temps à trouver : ils venaient de cette merveille de clip qui rassemble Kanye West, Lil Pump et Adele Givens, pour illustrer cette chanson dont je suis gêné - un peu, à peine - que mes enfants en connaissent aussi bien les paroles, You're such a fuckin' ho, I love it, I love it

Mais le clip, avec ces deux rappeurs qui dansent dans des costumes aux épaulettes si inimaginablement carrées qu’elles feraient passer les personnages de Minecraft pour d'opulents Rubens, est, artistiquement, un chef-d’œuvre qui justifie tout, un chef-d’œuvre équivalent à la forêt de Fontainebleau, autre triomphe de l’arbitraire, du caprice et de la fantaisie. 

par Aurélien Bellanger

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