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Franquin est mort en 1989, Jidéhem quant à lui est décédé l'année dernière, mais subiste leurs dessins

La Formule Un

3 min
À retrouver dans l'émission

Il y a un an mourait Jidéhem

Franquin est mort en 1989, Jidéhem quant à lui est décédé l'année dernière, mais subiste leurs dessins
Franquin est mort en 1989, Jidéhem quant à lui est décédé l'année dernière, mais subiste leurs dessins Crédits : JACQUES COLLET - AFP

Il y a un an mourait Jidéhem, le dernier petit maître de la bande dessinée belge classique. C’est lui qui dessinait, sous les ordres du grand Franquin, les décors dans Gaston et Spirou. 

J’ai appris ce qu’était une ville dans ces dessins où les toits brinquebalants jouaient aux assiettes chinoises avec les râteliers tordus de leur antenne, j’ai appris ce qu’était le travail, une grande passion humaine joyeuse et désordonnée, dans les empilements d’objets du bureau de Gaston, j’ai été initié au futur par les coléoptères de Zorglub.

Le génie tient à peu de chose. Ici à un simple trait qui d’une unique ondulation suggérait la forme globuleuse du module de commande et la transparence du verre. 

Faire passer un soupçon d’archaïsme dans la démonstration de force du progrès, c’est peut-être cela que Franquin, savait le mieux faire. La station Mir en boîte de conserve, la machine à rond de fumée, la plieuse bleue à avion de papier : Franquin n’est jamais aussi bon dessinateur que quand il s’attaque à des objets industriels : ils ont l’air de fondre de plaisir, de se tordre de rire, d'être tout intimidés d’être aussi incongrus. 

Ma planche de Franquin préférée est logiquement celle dans laquelle il s’acharne, avec jubilation, à détruire son chef-d’œuvre, la Turbotraction : c’est le plus bel accident de voiture de toute la bande-dessinée belge. 

Et c’est l’occasion de découvrir la nouvelle Turbotraction. 

Je l’ai toujours préférée à l’originale, à cause des délicats reflets de son habitacle en verre. 

Franquin, lui, préférait la première, et même si ce n’est pas exact, je ne peux pas m’empêcher d’attribuer le nouveau design à Jidéhem, et de voir dans l’accident une métaphore du passage de témoin du maître à l’élève. Franquin l'écolo en a fini avec les voitures, la carrière mécanique de Jidéhem commence. 

Nous sommes en 1957 et Franquin, débordé, vient justement de lui confier les aventures de Starter, le responsable des essais automobiles pour le journal de Spirou. 

Jidéhem va tenir la chronique pendant une vingtaine d’années. 

Et les voitures qu’il va inlassablement dessiner sont des merveilles. Elles sont plus jolies que les originales. Avec leurs pneus lisses et trop gonflés elles ont l’air de s'élancer sur les routes comme des balles rebondissantes multicolores, c’est la plus charmante chose du monde, le chef-d’œuvre secret de la bande-dessinée belge. A la nostalgie de Franquin Jidéhem oppose la plénitude, la bonhomie du présent. Il traite des voitures pour ce qu’elles sont : de fascinants objets physiques, de merveilleux laboratoires embarqués. Les plus jolis fruits du monde industriel, des grains de raisins renflés, transparents et artificiels jetés dans les sillons foncés du paysage.

Après une vingtaine années d’interruption, Jidehem a ressuscité Starter pour l’Auto-journal. Il a dessiné alors, je n’aurais autrement jamais entendu parler de ce modèle, la vision qu’avait Citroën de la voiture du futur. Le prototype, présenté en 2000, s’appelle l’Osmose. Il possède, en plus de son habitacle, deux places ouvertes à l’arrière, des places que n’importe qui pouvait réserver par le réseau WAP, le lointain ancêtre de la 4G. Ça m’a presque fait réaimer l’an 2000 : et s’il devait rester, à jamais, plus moderne que nous ?

Je me suis retrouvé un jour dans un voyage de presse du groupe Total à Shanghai. 

Il y avait deux possibilités pour le deuxième jour : aller voir une usine d’adhésif toute neuve ou les essais d’un grand prix de Formule Un. 

C’est comme ça que je me suis retrouvé à manger une tomate-mozza caoutchouteuse à l’intérieur de la piste pendant qu’un ingénieur nous communiquait des données essentielles : la masse, la masse, la masse, c’était la grande priorité. Venait ensuite les appuis aérodynamiques, l’autre grande priorité : les ailerons qui voletaient tout autour de la voiture ne visaient pas à l’alléger, mais à la plaquer au sol, à augmenter artificiellement sa masse. 

Une formule Un, avait-il conclu, c’était une machine à labourer de l’air, un tracteur lancé à 300 km/h, 

On était loin des envolées de Jidéhem.

De là où nous étions, on ne voyait rien, de toute façon. On entendait seulement l’effroyable bruit des moteurs — le bruit d’un ruban en velcro qu’on arrachait et qu’on raccrochait un peu partout sur la Terre, selon les hasards du calendrier de la FIA et de la forme des circuits.

J’aurais eu plus vite fait d’aller voir l’usine d’adhésif. 

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