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La francophonie

3 min
À retrouver dans l'émission

La langue française est un continent merveilleux.

J’ai écouté samedi matin une émission sur la langue : francisation des termes anglais, féminisation des titres, réticences de l'Académie. J’ai eu l’impression que cela faisait 30 fois que j’entendais ces vieux débats, et j’ai éteint la radio. Mais j’y ai repensé le dimanche soir : et plutôt qu'à un continent menacé par le progressisme et la mondialisation, je me suis dit soudain que la langue était un luxe prodigieux et que le Français, en l’état, était une patrie gigantesque. 

Et je ne parle pas de la Francophonie et de ces chiffres qui prédisent, contre toute attente, après ces vexatoires succès de l’Anglais, de l’Espagnol et même du Portugais, un spectaculaire come-back du Français.

Je veux parler, plus modestement, de mon sentiment de lecteur.

Il existe d’ailleurs, une théorie qui fait de la défense de la francophonie une cause possible du génocide rwandais. Celui-ci aurait été joué, par certains officiels français ayant fait de la lutte contre les anglicismes une cause nationale, comme une revanche de Fachoda. De cet instant, où les prétentions coloniales françaises, parties pour rayer toute l’Afrique de l’ouest, de l’AOF à Djibouti, se sont heurtées, en 1898, devant le fort de Fachoda, au Soudan, aux prétentions de l’Angleterre, désirant, elle, relier l’Égypte à l’Afrique du Sud, en coulissant dans la vallée du Rift. 

Le renoncement français d’alors, la soumission aux intérêts impériaux britanniques, ne devait plus hanter que quelques diplomates coloniaux retraités, quand se présenta l’occasion d’une revanche, presque un siècle plus tard.

Ce fut en tout cas l’une des lectures qu’on put se faire, en France, de la guerre civile qui précéda le génocide, et qui vit des rebelles Tutsi venus de l’Ouganda anglophone remonter dangereusement vers Kigali : la défense de la langue française a sa légende noire, la Francophonie ses zones d’ombre.

A la même époque, j’avais assisté pourtant, ébahi, aux travaux de la nouvelle piscine dans la petite ville d’Essonne où j’habitais, piscine qui devaient originellement accueillir les Jeux de la Francophonie, en 1992 — on n’a jamais su pourquoi les épreuves de natation se sont déroulés ailleurs, et si la légende urbaine a longtemps expliqué que le bassin olympique était trop court de quelques centimètres, j’imagine que les raisons de ce fiasco étaient plus politiques.

Je me souviens aussi, un peu auparavant, avoir correspondu avec les enfants d’une école française du Gabon : nos correspondants, c’était fascinant et lassant à la fois, nous faisaient parvenir tous les mois de nouvelles photos de l’Équateur — ou plutôt d’un panneau qui signalait sa présence au bord d’une route en terre rouge. J’étais le seul garçon à correspondre avec une fille, elle avait les cheveux courts et je la confondais avec la Claude du Club des Cinq. 

Je n’ai jamais compris pourquoi cet échange épistolaire s’était arrêté brutalement, une rapide enquête sur l’histoire politique du Gabon témoigne cependant d’une situation tendue, avec deux tentatives de coup d’état suivies d’une grande conférence nationale et d’une timide ouverture vers le multipartisme — Omar Bongo devait se maintenir encore 29 ans aux pouvoirs, mais je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ma correspondante.

J’ai dit, malgré tous les déboires de la langue française et tous les fantômes de la francophonie, la certitude soudaine que j’ai eue, dimanche, que la langue française était un continent merveilleux. 

Comme souvent, je lisais plusieurs livres à la fois, et j’ai réalisé la chance, le prodige, qu’il soit ainsi possible, au sein d’une langue unique, d’accéder à des expériences si variées.

Le premier livre que je lisais était un essai sur Saint Thomas d’Aquin, et je me réjouissais, bizarrement, que les citations latines n’y soient pas traduites : c’était comme si le Français communiquait encore avec ce latin transparent parlé autrefois à la Sorbonne et appris, pendant des siècles, comme une langue autrement plus envahissante que l’Anglais ne le sera jamais.

Anglais dont j’ai d’ailleurs fini par découvrir, en dépit de cette stupide obsession de l’Éducation Nationale pour c’est soi-disant faux amis — un héritage, sans doute, des vexations de Fachoda — que c’était à plus de 60% du Français, ici ou là encombré de monosyllabes saxons. 

Je lisais, ensuite, dans l’une des 3 ou 4 traductions disponibles, L’idiot de Dostoïevski : qu’on puisse lire les classiques russes dans plusieurs traductions, c’est peut-être cela, la meilleure définition du Français — c’est en tout cas l’une de ses plus réjouissantes richesses.

Le troisième livre que je lisais, c’était La Bible : et ce si rapide Bereshit initial, qui donnait ce languissant et si français « Au commencement », résonnait par avance des futures traductions qu’on lui trouverait — et pourquoi pas « At the first ».

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