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Un technicien à l'intérieur de la chambre à vide sur le réacteur nucléaire Tore Supra (réacteur TOKAMAK utilisant le principe de la fusion) le 28 juillet 2004 au CEA de Cadarache

La fusion nucléaire, ou l'adoration du tokamak

4 min
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Et si la fusion nucléaire était le dernier et ultime dieu de la modernité, une porte étroite avant l’apocalypse climatique ?

Un technicien à l'intérieur de la chambre à vide sur le réacteur nucléaire Tore Supra (réacteur TOKAMAK utilisant le principe de la fusion) le 28 juillet 2004 au CEA de Cadarache
Un technicien à l'intérieur de la chambre à vide sur le réacteur nucléaire Tore Supra (réacteur TOKAMAK utilisant le principe de la fusion) le 28 juillet 2004 au CEA de Cadarache Crédits : BORIS HORVAT - AFP

Je regardais, en essayant de m’endormir, une vieille lampe de chevet dont le pied, une boule en bois verni, laissait paraître sur son équateur, soit qu’il ait été ici plus spécialement poli, soit que le bois en ait été plus tendre, une vague forme spectrale, un peu plus claire, qui m’évoquait la traînée lumineuse de la Voie Lactée.

Je regardais ce paysage, ce fragment du seul objet du ciel que nous ne verrons jamais, et ma chambre en soupente s’y perdait complètement, l’encoche triangulaire du chien assis y formait une constellation stable, le jaune du drap housse une planète sableuse, et je pensais au plaisir qu’il devait y avoir à travailler le bois pour fabriquer de tels astres miniatures, quand j’ai repensé à la façon dont l’un des personnages de La cité des permutants, un roman de science fiction de Greg Egan, occupait la première moitié de sa vie éternelle : en fabriquant des milliers, des millions de pieds de table en bois tourné.

Il faut n’avoir jamais passé un après-midi pluvieux dans une maison ancienne pour ne pas comprendre que c’est là une solution tout à fait valable au problème de l’éternité.

Et j’allais m’endormir certain de ne plus jamais m’ennuyer, dans cette vie ou dans l’autre, quand je me suis souvenu de l’émission sur la fusion nucléaire que j’avais entendue quelques heures plus tôt : l’invité de Nicolas Martin s’extasiait de ce qu’il ait fallu deux millions d’heures pour assembler le stellarator allemand.

Ça m’a fait basculer directement dans l’un des mes rêves érotiques préférés : ceux qui montrent de solides ouvriers allemands moustachus assembler à la main, cylindre après cylindre, de puissants moteurs de Porsche : un fantasme qui vient exactement contrebalancer l’autre image que l’industrie automobile aime donner d’elle, celle de ces usines BMW tout automatisées où des robots autonomes flottent sur le béton ciré blanc. J’aime l’idée qu’un jour le moustachu débarque ici, et décide de reprendre les choses en main, en évaluant le temps qu’il lui faudrait pour égaler ces machines : pas plus de 24 000 heures sans doute, un peu moins de 3 ans. 

Il laisserait probablement tout en l’état, mais retirerait de l’expérience une satisfaction mystérieuse : il aurait pu le faire, il pourra le faire à sa retraite. 

Les 228 années du Stellarator lui seront plus mélancoliques : à moins qu’il y voie l’occasion, joyeusement germanique, de fonder une guilde. 

Dans la ville d’Allemagne où les conséquences indirectes de la réunification m’avaient conduit à passer l’été de mes quinze ans, j’avais ainsi vu passer un soir une immense guirlande, portée par toute la jeunesse de l’endroit : elle était faite, à y regarder de plus près, de plusieurs milliers de mignonnettes d’alcool reliées entre elles, des mignonnettes de Jagermeister,  d’Armagnac et de Schnaps, comme on en distribue dans les avions. Et j’avais été naïvement impressionné, ignorant sans doute qu’il existait des techniques plus simples pour se procurer ces précieux flacons, du nombre d’heures de vol accumulées ici, et relâchées, de façon carnavalesque, dans le vieux centre médiéval.

L’objet, ondulant comme un dragon chinois, multicolore et fragile, était magnifique, au moins autant que la stellarator à bobines hélicoïdales et à aimants poloïdaux. Il s’agissait je crois d’un anniversaire, quelqu’un fêtait ses 18 ans dans la petite ville de Vechta, en Basse-Saxe, et la foule avait bien quelque chose de l’insaisissable plasma qu’on tente de confiner, là-bas, plus à l’est, en Poméranie, pour créer une réaction de fusion nucléaire.

La fusion nucléaire comme dernier dieu des modernes, porte étroite avant l’apocalypse climatique — les ruines inachevées de Cadarache prenant l’aspect tragique d’un temple aztèque au sommet duquel un peuple barbare, le nôtre, aurait sacrifié sa jeunesse pour alimenter le feu sacré du soleil. 

L’invité de "La Méthode scientifique" avait justement fait état de ce mythe un peu démoniaque de la fusion nucléaire, quand le tokamak anglais, pendant la nuit d’Halloween en 1997, avait généré, pendant quelques secondes, presque autant d’énergie qu’on ne lui en injectait : cela s’est passé sur les terres de Tolkien, dans l'Oxfordshire, et on n’était pas loin de l’anneau de Sauron. 

Les millions d’heures que je contemplais dans l’énigmatique pied de ma lampe de chevet vacillaient, magnétiques, entre l’état dangereux d’apocalypse, la perte soudaine du confinement bourgeois de nos vies, et la possibilité incertaine, et un peu hérétique, tant du point de vue de la théologie que de la thermodynamique, d’une heureuse apocatastase : le paradis, pour toutes les choses, des cylindres de la Porsche aux robots de BMW, de l’ouvrier moustachu et exact de Youtube aux adolescents insouciants et alcoolisés de ma jeunesse.

par Aurélien Bellanger

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