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Chateau Gaillard en octobre 2008

La géologie

4 min
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En réalité les géologues du début du 20ème siècles sont mes écrivains préférés.

Chateau Gaillard en octobre 2008
Chateau Gaillard en octobre 2008 Crédits : MANUEL COHEN / MCOHEN - AFP

Je me suis acheté récemment un gros manuel de géologie, au sous-titre exaltant : du big bang à l'anthropocène. J’ai rapidement perdu de vue hélas, mon objectif d’exhaustivité initial, et je me suis paresseusement contenté d’un chapitre intermédiaire sur les eaux de surface.

J’ai été ainsi interpellé par la silhouette, bien connue de tous les usagers de l’autoroute A13, de Château-Gaillard, le célèbre verrou du duché de Normandie — on dirait vraiment qu’on a découpé un copeau de parmesan aux coteaux crayeux de la Seine pour en faire un château-fort.

La vignette avait quelque chose d’un peu incongru, par rapport au sous-titre du livre : Château-Gaillard se trouvait à représenter, comme une butte témoin, tout un âge du monde, à occuper un jalon indispensable entre la soupe primitive et la grande extinction contemporaine, et les rives de la Seine devenaient avec lui une singularité géologique digne du Grand canyon. 

Cela rattachait mon livre, un livre parfaitement actualisé dont j’avais entre les mains la seizième et dernière édition, à l’époque où un marteau, un loupe et un billet de train pour Rouen constituait la panoplie complète du géologue. 

Mon manuel de géologie appartenait par là à une ère géologique assez facile à identifier, l’ère du papier, l’ère de la géologie érudite et livresque. Une ère qui commençait avec la publication de la première carte géologique, celle que William Smith avait dressé de l’Angleterre, en 1815  — peut-être moins  une carte de l’Angleterre qu’un diagramme de la révolution industrielle — et qui venait s’achever autour de 2005, avec le lancement de Google Earth.

J’ai bien connu ce monde, à travers les mauvaises photos en noir et blanc de mes vieux dictionnaires et les coupes géologiques des anciens guides Michelin, un monde de schémas simplifiés et de paysage racontés, avec un sens du récit dont j’ai toujours été jaloux, dans des paragraphes denses qui valent les meilleurs poèmes en proses : même Ponge, dans Le Galet, son grand poème cosmogonique, n’arrive pas à cette densité granitique du récit, à cette grande clarté calcaire. Même Proust, le grand spécialiste des schistes feuilletés de la mémoires et des convulsions magmatiques du souvenir m’impressionne moins que ces géologues aux noms oubliés capables de raconter, sans presque aucune image, la surrection des Alpes ou le grand plissement hercynien.

Les amours malheureuses de Swann m’émeuvent moins que le destin de la Moselle qui, à force de creuser son lit de façon acharnée et jalouse, s’est retrouvée capturée par la Meurthe voisine.  

Aucune prose introspective ne peut atteindre les vertiges de ce phénomène nommé surimposition qui voit un fleuve s’enfoncer à travers les couches sédimentaires jusqu’à la roche brisante cachée en dessous-d’elles et qui, plutôt que de le contourner, s’y jette aveuglément, comme dans un chapelet d’Albertines, ainsi que le fait la Sarthe, à travers les monts malaisés des Coëvrons, entre Alençon et le Mans. 

Le phénomène inverse, l'antécédence, est presque encore plus beau : c’est cette fois la terre qui vient découvrir le fleuve par en dessous et presque par surprise, qui vient le poser en équilibre sur un paysage mal adapté à lui — c’est le cas du Gange, qui, avec son étrange orientation ouest-est, semble plus dérangé par l’Himalaya qu’alimenté par elle, c’est le cas, plus modestement, de l’Orne, dérangée dans son cours paisible, comme une ligne de la main livrée à l'interprétation d’une chiromancienne, par l’imposition soudaine du doigt inquiet de la Suisse normande. Comment ne pas penser aussi, à Dante et à sa scholastiquissime Querelle de l’eau et de la terre ?

En réalité les géologues du début du 20ème siècle sont mes écrivains préférés.

Le mythe qu’ils ont inventé et qui me charme le plus, encore plus que leurs préfigurations wegeneriennes de la dérive des continents, c’est l’idée, presque surréaliste, que la France présenterait un paysage géologique à peu près complet — serait une carotte de temps quasiment exhaustive. Il y aurait la terre et au milieu d’elle, le livre ouvert des paysages français qui lui servirait de légende.

Je connais à peu près tous les personnages de celle-ci : chaos de Nîmes le Vieux, stratovolcan du Cantal, dune du Pilat, rift rhénan, gouffre de Padirac, cuestas de Lorraine, plaine de Caen, gorges du Verdon, gneiss oeillés du nez de Jobourg.

Vieux de plus de deux milliards d’années, ceux-ci sont parmi les plus plus anciens objets terrestres qu’on peut toucher. Ils sont pourtant abandonnés à la mer, comme s’ils n’étaient pas dignes des vitrines du Louvre et des rapides barbouillages de l’holocène tardif.

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